Je me pris à rire en voyant combien l'on s'abuse sur les grâces de sa jeunesse quand on avance en âge. Mandola était à peu près le même Hercule lombard que j'avais connu; il marchait toujours de côté comme une barque qui louvoie, et l'habitude de ramer en équilibre à la poupe de la gondole lui avait fait contracter celle de ne jamais se tenir sur ses deux jambes à la fois. On eût dit qu'il se méfiait toujours de l'aplomb du sol, et qu'il attendait le flot pour varier son attitude. J'eus bien de la peine à abréger notre entretien; il y prenait grand plaisir, et moi j'éprouvais un bonheur douloureux à entendre parler de cet intérieur de famille où mon âme s'était ouverte à la poésie, à l'art, à l'amour et à l'honneur. Je ne pouvais me défendre d'une secrète joie pleine d'attendrissement et de reconnaissance en entendant le brave Lombard me raconter les longs regrets de Bianca après mon départ, sa santé longtemps altérée, ses larmes cachées, sa langueur, son dégoût de la vie. Puis elle s'était ranimée. Un nouvel amour avait effleuré son coeur. Un homme fort séduisant, mais assez mal famé, espèce d'aventurier de haut lieu, l'avait recherchée en mariage; elle avait failli croire en lui. Eclairée à temps, elle avait frémi des dangers auxquels l'isolement exposait son repos et sa dignité; elle avait frémi surtout pour sa fille, et s'était rejetée dans la dévotion.

«Mais son mariage avec le prince Grimani? dis-je à Mandola.

—Oh! c'est l'ouvrage du confesseur, répondit-il.

—Allons, il y a une fatalité, et l'on n'y échappe pas. Pars, Mandola; voici de l'argent, voici la lettre. Ne perds pas un instant, et ne retourne pas à la villa Grimani sans m'avoir parlé; car j'ai des recommandations importantes à te faire.» Il partit.

Je me jetai sur mon lit, et je commençais à m'endormir lorsque j'entendis les pas rapides d'un cheval dans l'allée du jardin sur laquelle donnait ma fenêtre. Je me demandai si ce n'était pas Mandola qui revenait, ayant oublié une partie de ses instructions. Je vainquis donc la fatigue, et me mis à la croisée. Mais, au lieu de Mandola, je vis une femme en amazone et la tête couverte d'une épaisse mantille de crêpe noir qui tombait sur ses épaules et voilait toute sa taille aussi bien que son visage. Elle montait un superbe cheval tout fumant de sueur; et, sautant à terre avant que son domestique eût trouvé le temps de lui donner la main, elle parla à voix très-basse à la vieille Cattina, que la curiosité bien plus que le zèle avait fait accourir à sa rencontre. Je frissonnai en songeant qui ce pouvait, qui ce devait être; et, maudissant l'imprudence de cette démarche, je me rhabillai à la hâte. Quand je fus prêt, Cattina ne venant point m'avertir, je m'élançai précipitamment dans l'escalier, craignant que la téméraire visiteuse ne restât sous le péristyle exposée à quelque regard indiscret. Mais je rencontrai sur les dernières marches Cattina, qui retournait à son travail après avoir introduit l'inconnue dans la maison.

«Où est cette dame? lui demandai-je vivement.

—Cette dame! répondit la vieille, quelle dame, mon béni seigneur
Lélio?

—Quelle ruse veux-tu essayer là, vieille folle? N'ai-je pas vu entrer une dame en noir, et n'a-t-elle pas demandé à me parler?

—Non, sur la foi du baptême, monsieur Lélio. Cette dame a demandé la signora Checchina, et sans vous nommer. Elle m'a mis ce demi-sequin dans la main pour m'engager à cacher sa présence aux autres habitants de la maison. C'est ainsi qu'elle a dit.

—Est-ce que tu l'as vue, Cattina, cette dame?