—Ecoutez, reprit Léonard en l’attirant dans un endroit isolé, vous avez pris du dépit, en entrant chez moi, de voir la place déjà entourée d’assiégeants, et je vois que vous êtes très fier; mais ceci n’est pas raisonnable, mon garçon. Ma fille est habituée à être courtisée, surtout depuis deux ans qu’elle a fini son deuil, et ce n’est pas à elle à aller au-devant de vous.
—Il y a déjà deux ans que votre fille est à marier, et elle n’a pas encore pris son parti? dit Germain.
—Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu’elle ait la mine éveillée et qu’elle vous paraisse peut-être ne pas beaucoup réfléchir, c’est une femme d’un grand sens, et qui sait fort bien ce qu’elle fait.
—Il ne me semble pas, dit Germain ingénument, car elle a trois galants à sa suite, et si elle savait ce qu’elle veut, il y en aurait au moins deux qu’elle trouverait de trop et qu’elle prierait de rester chez eux.
—Pourquoi donc? vous n’y entendez rien, Germain. Elle ne veut ni du vieux, ni du borgne, ni du jeune, j’en suis quasi certain; mais si elle les renvoyait, on penserait qu’elle veut rester veuve, et il n’en viendrait pas d’autre.
—Ah! oui! ceux-là servent d’enseigne!
—Comme vous dites. Où est le mal, si cela leur convient?
—Chacun son goût! dit Germain.
—Je vois que ce ne serait pas le vôtre. Mais voyons, on peut s’entendre, à supposer que vous soyez préféré: on pourrait vous laisser la place.
—Oui, à supposer! Et en attendant qu’on puisse le savoir, combien de temps faudrait-il rester le nez au vent?