—Et puis alors, reprit Petit-Pierre, qui était fier d’avoir à raconter une aventure, cet homme-là t’a dit quelque chose de vilain, quelque chose que tu m’as dit de ne jamais répéter et de ne pas m’en souvenir: aussi je l’ai oublié bien vite. Cependant, si mon père veut que je lui dise ce que c’était…

—Non, mon Pierre, je ne veux pas l’entendre, et je veux que tu ne t’en souviennes jamais.

—En ce cas, je vas l’oublier encore, reprit l’enfant. Et puis alors, cet homme-là a eu l’air de se fâcher parce que Marie lui disait qu’elle s’en irait. Il lui a dit qu’il lui donnerait tout ce qu’elle voudrait, cent francs! Et ma Marie s’est fâchée aussi. Alors il est venu contre elle, comme s’il voulait lui faire du mal. J’ai eu peur, et je me suis jeté contre Marie en criant. Alors cet homme-là a dit comme ça: "Qu’est-ce que c’est que ça? d’où sort cet enfant-là? Mettez- moi ça dehors." Et il a levé son bâton pour me battre. Mais ma Marie l’a empêché, et elle lui a dit comme ça: "Nous causerons plus tard, monsieur; à présent il faut que je conduise cet enfant-là à Fourche, et puis je reviendrai." Et aussitôt qu’il a été sorti de la bergerie, ma Marie m’a dit comme ça: "Sauvons-nous, mon Pierre, allons-nous-en d’ici bien vite, car cet homme-là est méchant, et il ne nous ferait que du mal." Alors nous avons passé derrière les granges, nous avons passé un petit pré, et nous avons été à Fourche pour te chercher. Mais tu n’y étais pas et on n’a pas voulu nous laisser t’attendre. Et alors cet homme-là, qui était monté sur son cheval noir, est venu derrière nous, et nous nous sommes sauvés plus loin, et puis nous avons été nous cacher dans le bois. Et puis il y est venu aussi, et quand nous l’entendions venir, nous nous cachions. Et puis, quand il avait passé, nous recommencions à courir pour nous en aller chez nous; et puis enfin tu es venu, et tu nous as trouvés; et voilà comme tout ça est arrivé. N’est-ce pas, ma Marie, que je n’ai rien oublié?

—Non, mon Pierre, et ça est la vérité. A présent, Germain, vous rendrez témoignage pour moi, et vous direz à tout le monde de chez nous que si je n’ai pas pu rester là-bas, ce n’est pas faute de courage et d’envie de travailler.

—Et toi, Marie, dit Germain, je te prierai de te demander à toi-même si, quand il s’agit de défendre une femme et de punir un insolent, un homme de vingt-huit ans n’est pas trop vieux! Je voudrais un peu savoir si Bastien, ou tout autre joli garçon, riche de dix ans moins que moi, n’aurait pas été écrasé par cet homme-là, comme dit Petit-Pierre: qu’en penses- tu?

—Je pense, Germain, que vous m’avez rendu un grand service, et que je vous en remercierai toute ma vie.

—C’est là tout?

—Mon petit père, dit l’enfant, je n’ai pas pensé à dire à la petite Marie ce que je t’avais promis. Je n’ai pas eu le temps, mais je le lui dirai à la maison, et je le dirai aussi à ma grand’mère.

Cette promesse de son enfant donna enfin à réfléchir à Germain. Il s’agissait maintenant de s’expliquer avec ses parents, et, en leur disant ses griefs contre la veuve Guérin, de ne pas leur dire quelles autres idées l’avaient disposé à tant de clairvoyance et de sévérité. Quand on est heureux et fier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres paraît facile; mais être rebuté d’un côté, blâmé de l’autre, ne fait pas une situation fort agréable.

Heureusement, le petit Pierre dormait quand ils arrivèrent à la métairie, et Germain le déposa, sans l’éveiller, sur son lit. Puis il entra sur toutes les explications qu’il put donner. Le père Maurice, assis sur son escabeau à trois pieds, à l’entrée de la maison, l’écouta gravement, et, quoiqu’il fût mécontent du résultat de ce voyage, lorsque Germain, en racontant le système de coquetterie de la veuve, demanda à son beau-père s’il avait le temps d’aller les cinquante-deux dimanches de l’année faire sa cour, pour risquer d’être renvoyé au bout de l’an, le beau-père répondit, en inclinant la tête en signe d’adhésion: "Tu n’as pas tort, Germain; ça ne se pouvait pas." Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi il avait été forcé de ramener la petite Marie au plus vite pour la soustraire aux insultes, peut-être aux violences d’un indigne maître, le père Maurice approuva encore de la tête en disant: "Tu n’as pas eu tort, Germain; ça se devait."