Quand Germain eut achevé son récit et donné toutes ses raisons, le beau-père et la belle-mère firent simultanément un gros soupir de résignation, en se regardant.

Puis, le chef de famille se leva en disant: "Allons! que la volonté de Dieu soit faite! l’amitié ne se commande pas!"

—Venez souper, Germain, dit la belle-mère. Il est malheureux que ça ne se soit pas mieux arrangé; mais, enfin, Dieu ne le voulait pas, à ce qu’il paraît. Il faudra voir ailleurs.

—Oui, ajouta le vieillard, comme dit ma femme, on verra ailleurs.

Il n’y eut pas d’autre bruit à la maison, et quand, le lendemain, le petit Pierre se leva avec les alouettes, au point du jour, n’étant plus excité par les événements extraordinaires des jours précédents, il retomba dans l’apathie des petits paysans de son âge, oublia tout ce qui lui avait trotté par la tête, et ne songea plus qu’à jouer avec ses frères et à faire l’homme avec les bœufs et les chevaux.

Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le travail; mais il devint si triste et si distrait, que tout le monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne la regardait même pas; et pourtant si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et pourtant il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère. Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir. Il en fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu’un passait par la lucarne du grenier et vidait un sac sur le plancher sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa fille à n’en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle pensait bien que le diable s’en mêlait, mais elle n’était pas pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du curé sur sa maison; elle se disait qu’il serait temps, lorsque Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses bienfaits.

La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n’osait en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de mariage, et elle feignait avec lui de ne s’apercevoir de rien.

XVI

LA MERE MAURICE

Un jour la mère Maurice, se trouvant seule dans le verger avec Germain, lui dit d’un air d’amitié: "Mon pauvre gendre, je crois que vous n’êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien qu’à l’ordinaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en moins. Est-ce que quelqu’un de chez nous, ou nous-mêmes, sans le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?