Elle se mit alors à chanter et à danser en nous prenant par la main, et nous suivîmes son exemple sans nous souvenir de rien et sans nous apercevoir de la faiblesse de nos jambes; mais, quelques instants après, nous étions tous couchés et endormis sur la grève.
Je m'éveillai le premier. Impéria était près de moi. Je la saisis dans mes bras et l'embrassai passionnément sans savoir ce que je faisais.
—Qu'est-ce donc? me dit-elle avec effroi, qu'est-ce qui nous arrive encore?
—Rien, lui dis-je, sinon que je me sens mourir, et que je ne veux pas mourir sans avoir dit la vérité. Je vous adore, c'est pour vous que je me suis fait comédien. Vous êtes tout pour moi, et je n'aimerai jamais que vous dans l'éternité.
Je ne sais pas ce que je lui dis encore, j'avais le délire. Il me semble que je lui parlai longtemps et d'une voix forte qui n'éveilla personne. Bellamare, habillé en Crispin, était immobile et inerte à côté de nous; Léon, en costume russe, avait la tête sur les genoux de Marco, enveloppé d'une toge romaine. Je les regardai avec hébétement.
—Voyez, dis-je à Impéria, la pièce est finie! tous les personnages sont morts. C'était un drame burlesque; nous allons mourir aussi, nous deux; c'est pour cela que je vous dis le secret, le grand secret de mon rôle et de ma vie. Je vous aime, je vous aime éperdument, je vous aime à en mourir, et j'en meurs.
Elle ne me répondit pas et pleura. Je devins fou.
—Il faut que cela finisse, lui dis-je en riant.
Et je voulus la lancer dans la mer; mais je perdis connaissance, et des deux jours qui suivirent je n'ai conservé qu'un vague souvenir. Il n'y eut plus ni gaieté, ni colère, ni tristesse; nous étions tous mornes et indifférents. La mer nous apporta quelques épaves chargées de misérables anatifes qui nous empêchèrent de mourir de faim et que nous ramassions avec une indolence étonnante, tant nous étions sûrs de périr quand même. Quelques gouttes de pluie tombèrent et allégèrent à peine la soif; quelques-uns ne voulurent même pas profiter de ces minces soulagements qui réveillaient le désir assoupi de la vie. Je me souviens à peine de mes impressions et je ne retrouve que certains retours de l'idée fixe. Impéria était continuellement dans mes rêves, car j'étais continuellement assoupi; quand Bellamare, qui résistait encore à cet accablement, venait me secouer un peu, je ne distinguais plus la fiction de la réalité, et, croyant qu'il m'appelait pour la représentation, je lui demandais ma réplique d'entrée, ou bien je me figurais être avec lui dans la fameuse chambre bleue, et je lui parlais bas. Je crois que je révélai encore mon amour à Impéria, et qu'elle ne me comprit plus. Elle faisait de la guipure ou croyait en faire, car ses doigts raidis et transparents de maigreur s'agitaient souvent dans le vide. Un matin, je ne sais lequel, je sentis que quelqu'un de très-fort me soulevait et m'emportait comme un enfant. J'ouvris les yeux, ma figure se trouva près d'une figure basanée que j'embrassai sans savoir pourquoi, car je ne la reconnaissais pas; c'était celle de Moranbois.
Nous avions passé sept nuits et six jours sur l'écueil entre la vie et la mort. Ce qui advint de ma personne, je ne vous le dirai pas d'après mes impressions personnelles, je fus complétement abruti et comme idiot pendant une semaine. La plupart de mes camarades subirent la même conséquence de nos misères; mais je vous tiendrai au courant, d'après ce que je sus par Bellamare et Moranbois, à mesure que je recouvrai la raison et la santé.