La dernière nuit de notre martyre sur l'écueil maudit, Bellamare avait été réveillé en sursaut par le matelot qui voulait l'étrangler pour le manger. Il s'était défendu, et le résultat de la lutte avait été un plongeon de l'ennemi dans la mer. Il n'avait pas reparu, et personne ne l'avait pleuré; seulement, Lambesq avait exprimé quelque regret de ce que, l'ayant occis en cas de légitime défense, Bellamare avait cédé aux poissons les restes de ce misérable. Lambesq ne reculait nullement devant l'éventualité de manger son semblable, si peu appétissant qu'il fût, et, s'il s'en fût senti la force, je ne sais à quelle tentative il se fût porté contre nous.

Mais c'est la campagne de Moranbois qui doit vous intéresser. Voici ce qui lui arriva à partir du moment où il s'embarqua sur le radeau.

A peine fut-il sorti du flot qui battait les écueils avec tant de rage, qu'il se sentit emporté au large par un courant extraordinaire et tout à fait inexplicable. Le patron de l'Alcyon n'y comprenait rien, et disait que, de mémoire d'homme, on n'avait vu chose pareille sur l'Adriatique. En gagnant la terre où, après vingt heures de lutte désespérée, il arriva seul et roulé sur les rochers avec les débris du radeau et les cadavres de ses deux compagnons, notre ami comprit ce qui s'était passé. Un tremblement de terre, dont nous n'avions pas eu conscience au moment de notre naufrage, avait jeté l'épouvante sur les côtes de la Dalmatie, et, changeant peut-être la configuration sous-marine des récifs où nous avions échoué, avait produit une sorte de raz de marée qui dura plusieurs jours.

Moranbois venait d'échouer, lui, sur un pauvre îlot habité par quelques pêcheurs, dans les parages de Raguse. Il fut recueilli par eux à demi mort. Ce ne fut qu'au bout de quelques heures qu'il put s'expliquer par gestes, car ils ne comprenaient pas un mot de français ni d'italien. Tout ce qu'il put obtenir d'eux, ce fut d'être conduit dans une autre île, où il trouva les mêmes obstacles pour se faire comprendre, les mêmes difficultés pour gagner le continent. Vous savez que ce pays a été autrefois ravagé par de furieux tremblements de terre, dont l'un a même détruit de fond en comble la splendide cité de Raguse, la seconde Venise, comme on l'appelait alors. Moranbois trouva les habitants du rivage beaucoup plus effrayés pour eux-mêmes que pressés d'aller au secours des autres. Il se traîna jusqu'à Gravosa, qui est le faubourg et le port de guerre de Raguse, et, là, succombant à la fatigue, au chagrin, à la colère, il fut si mal, qu'on le porta à l'hôpital, où il crut mourir sans pouvoir nous sauver.

Quand il put se lever et s'aboucher avec les autorités locales, on le prit pour un fou, tant il était exalté par la fièvre et le désespoir. Son récit parut invraisemblable, et on parla de l'enfermer. Vous devinez bien que son langage, habituellement peu parlementaire, avait pris en de telles circonstances une énergie qui ne prévenait pas en sa faveur. On le soupçonnait de vouloir emmener une embarcation pour une vaine recherche de naufragés imaginaires, afin de livrer cette capture à des pirates. Il fut même question de le constituer prisonnier, comme ayant assassiné le patron de l'Alcyon. Enfin, quand il fut parvenu à prouver sa sincérité et que le temps fut devenu calme, il réussit à louer à tout prix une tartane dont l'équipage se moquait de lui et le conduisait à l'aventure, sans se presser et sans consentir à approcher des écueils où il voulait précisément la faire entrer. Il louvoya très-longtemps avant de reconnaître l'endroit où nous étions et n'y put pénétrer qu'avec une barque de sauvetage dont il s'était fait accompagner.

Tout ceci vous explique comment il ne put arriver à nous qu'au moment où nous ne conservions plus ni espérance ni désir de lutter. Je dois excepter Bellamare, dont les souvenirs nets nous prouvèrent qu'il n'avait pas cessé un instant de veiller sur nous et de se rendre compte de notre situation.

La tartane nous transporta au port de Raguse, et c'est là seulement qu'au bout de quelques jours je retrouvai la mémoire du passé et la notion du présent. Nous avions tous été très-malades, mais, avec mon grand corps jeune, robuste et par conséquent exigeant en fait d'alimentation, j'avais été plus éprouvé que les autres. Moranbois s'était remis en deux jours; Anna était encore si faible, qu'il fallait la porter; Lambesq était mieux que nous tous au physique, mais le moral était profondément troublé, et il continuait à se croire sur l'écueil et à se lamenter stupidement. Lucinde jurait que jamais plus elle ne quitterait le plancher des vaches, et, collée à son miroir, se tourmentait de la longueur de son nez, rendue plus apparente par l'affaissement de ses joues. Régine, au contraire, n'était point fâchée d'être maigrie et trouvait encore le mot pour rire, le mot cynique surtout; elle avait fait des progrès sous ce rapport. Léon avait gardé tout son jugement, mais il souffrait du foie, et, sans se plaindre, paraissait plus misanthrope qu'auparavant. Marco était en revanche plus sensible et plus affectueux, ne parlant que des autres et s'oubliant lui-même. Purpurin était devenu presque muet d'hébétement, et Moranbois lui souhaitait de rester ainsi.

Quant à Impéria, qui m'intéressait plus que tous les autres, elle était mystérieuse dans l'accablement comme en tout: elle avait moins souffert physiquement que ses compagnes, grâce aux petits secours que Bellamare et moi l'avions forcée d'accepter; mais son esprit semblait avoir subi une commotion particulière. Elle avait été moins malade, elle était plus affectée et ne pouvait souffrir qu'on reparlât des souffrances passées.

—Elle a été sublime jusqu'au bout, me dit Bellamare, à qui je témoignais ma surprise; elle n'a songé qu'à nous, nullement à elle. A présent, il se fait une réaction, elle paye l'excès de son dévouement, elle nous a tous pris un peu en grippe pour lui avoir causé trop de fatigue et de souci. Autant je l'ai vue douce et patiente avec les agonisants que nous étions, autant elle se sent exigeante et irritable avec les convalescents que nous sommes; elle ne s'en rend pas compte. Faisons comme si nous ne nous en apercevions pas. Dans quelques jours, l'équilibre sera rétabli. Dame nature est une implacable souveraine; le dévouement la dompte, mais elle reprend ses droits quand ce grand stimulant n'a plus besoin de fonctionner.

Impéria retrouva en effet son équilibre en peu de temps, excepté avec moi. Elle me semblait méfiante, elle était même épilogueuse et railleuse par moments. Elle se reprenait en me voyant surpris et affligé, mais ce n'était plus l'abandon et l'amitié d'auparavant. Que s'était-il donc passé durant mes jours de délire? Je ne pus me rappeler que ce que je vous ai dit. C'était bien assez pour la mettre en garde contre moi; mais l'avait-elle compris? pouvait-elle s'en souvenir? ne devait-elle pas attribuer mon transport à la fièvre qui me dévorait alors? Je n'osai pas l'interroger, dans la crainte précisément de lui remettre en mémoire un fait peut-être oublié. J'y mis aussi de l'insouciance au commencement. J'étais trop affaibli pour me sentir amoureux, et j'aimais à me persuader que je ne l'avais jamais été. Il est certain que nous étions tous singulièrement dépéris et calmés. Quand nous nous trouvâmes réunis pour la première fois sur la terrasse d'une petite villa qu'on nous avait louée sur la colline boisée qui domine le port, ce ne fut pas la maigreur et la pâleur de nos visages qui me frappèrent, ils étaient déjà moins effrayants qu'ils n'avaient été sur l'écueil; ce fut une expression commune à tous et qui établissait une sorte de ressemblance de famille sur les traits les plus dissemblables. Nous avions les yeux agrandis et arrondis, comme terrifiés, et, par un contraste douloureux à voir, un sourire d'hébétement crispait nos lèvres tremblantes. Nous avions tous une sorte de bégaiement et plus ou moins de surdité. Quelques-uns s'en ressentirent même longtemps.