—C'est fait, répondit Marco, je n'ai pas voulu m'endormir sans me procurer une satisfaction. J'ai pris une pincette de brasero, et je me suis glissé dans la bibliothèque. Le moine, qui s'était enfui sans demander son reste, avait laissé sa lampe éteinte et son grand panier béant, j'y ai fourré les têtes et je les ai emportées.
—Et où diable les as-tu mises? s'écria Régine; pas ici, j'espère?
—Non! je les ai cachées dans un trou de vieux mur que j'ai bouché avec des pierres. Je veux les y garder jusqu'à ce que je découvre où ce vieux animal perche. Alors, j'en ornerai son lit; je veux qu'il en crève de peur; c'est une leçon de propreté que je compte lui donner.
—Tu ferais mieux, observa Moranbois, d'infliger cette leçon-là au maître qu'au valet.
—J'y songerai, répliqua gravement le petit bouffon.
A trois heures, le son retentissant d'une effroyable crécelle nous annonça le dîner, et un valet en livrée, dont le costume européen contrastait avec ses longues moustaches et sa martiale figure, vint nous annoncer par gestes que le dîner était servi. Pour la première fois, Purpurin, recouvrant la notion de la vie civilisée et appréciant les choses à sa manière, déclara que ce cosaque du Monténégro avait une fichue tournure dans son habit de cérémonie, et qu'il voulait lui donner une leçon de belle tenue et de belles manières. Il courut donc endosser une vieille livrée de théâtre à la mode Louis XV, mit une perruque poudrée, un peu de fard et des gants de coton blanc, et, dès que nous fûmes au réfectoire, il vint se planter, d'un air gracieux et important, derrière la chaise destinée à Bellamare. L'accès de fou rire qui s'empara de nous et qui se prolongea longtemps, l'agréable surprise que nous fit éprouver la vue d'une table, d'une vraie table servie à l'européenne avec tous les ustensiles qui permettent de ne pas déchiqueter la viande avec les ongles, nous firent oublier que nous avions grand'faim, que les mets refroidissaient et que le prince se faisait attendre plus qu'il ne convenait à un homme élevé en France. Enfin la porte du fond s'ouvrit, et nous vîmes apparaître d'abord un petit groom du type parisien le mieux accentué, en costume anglais irréprochable, puis un grand jeune homme maigre, vêtu à l'avant-dernière mode française, c'est-à-dire de quatre à cinq ans en arrière du mouvement. Il était joli garçon, mais sans grâce, et le bas de son visage avait comme un ravalement de sottise ou de timidité. Nous pensâmes que c'était un secrétaire, peut-être un parent du prince, sortant à son tour du collége Henri IV, peut-être son frère, car il lui ressemblait. Il parla, s'excusant d'avoir mis trop de temps à une toilette dont il avait un peu perdu l'habitude… O déception! c'était le prince lui-même rajeuni et amoindri par la chute de ses puissantes moustaches, rasé, coiffé, pommadé, encravaté, les mouvements emprisonnés dans un habit noir, la poitrine rétrécie dans un gilet blanc à boutons de perles fines accompagné de beaucoup trop de chaînes d'or; le prince tombé du paladin de l'Arioste dans le dandy italien, ou plutôt dans le Schiavone déguisé en monsieur, dont nous avions vu l'année précédente les types nombreux à Venise, où ils sont insupportables aux gens tranquilles par leur caquet, leur étourderie et le tapage qu'ils font dans les théâtres.
Notre Klémenti était plus intelligent et mieux élevé que ces petits seigneurs dépaysés qui vont chercher la civilisation hors de chez eux, et qui n'y rapportent pas toujours ce qu'elle a de meilleur. Il y avait en lui un côté chevaleresque et féodal qui l'empêchait d'être ridicule; mais, comme l'élément français transmis par sa mère s'était atrophié dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu'il essayait d'en faire reparaître n'était ni de la dernière fraîcheur ni de la première qualité. Ce revers de la belle médaille faisait regretter le profil antique de la veille. Le camée était redevenu pièce de cent sous.
Dépouillé de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu'un personnage de troisième rôle. En toquet à aigrette et en fustanelle, il nous avait semblé parler notre langue aussi bien que nous; vêtu comme nous, les défauts d'élocution nous sautèrent aux oreilles. Il avait un zézayement désagréable et se servait d'expressions vulgaires ou prétentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjoué à notre manière. Il avait mis en réserve depuis son adolescence (et il avait trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop traîné sur les petits théâtres pour nous sembler drôles. Les lazzis qu'on transporte sur la scène sont déjà usés dans la coulisse quand on les abandonne au public. Jugez s'ils paraissent neufs quand ils ont passé par deux ou trois cents représentations! Le prince tenait pourtant à nous les débiter pour nous faire voir qu'il était au courant, et, au lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses aventures, choses qui nous eussent grandement intéressés, il nous entretenait d'Odry dans les Saltimbanques ou des aventures scandaleuses de certains rats d'Opéra déjà hors d'âge et parfaitement oubliés.
Il essaya aussi d'être égrillard, bien qu'il fût chaste et froid comme un homme qui a trois femmes, c'est-à-dire deux de trop. Il crut plaire à nos actrices; mais Régine seule lui tint tête, et il comprit qu'il faisait fausse route auprès des autres. S'il manquait souvent de goût, il ne manquait pas de finesse.
Le dîner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui était mangeable. Le reste était un mélange insensé d'aliments scandalisés de se trouver ensemble. L'ail, le miel, le piment, le lait caillé, s'arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les légumes. Le prince dévorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hôte était gueulard comme l'antique. Le groom parisien, qui était un malin singe, l'entendit et se fendit la bouche jusqu'aux oreilles dans un sourire d'approbation. Le drôle était fort réjoui de la figure hétéroclite de Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui compromettaient cruellement la dignité de notre valet de comédie. Les autres valets, il y en avait une demi-douzaine plantés autour de nous, graves et fiers dans leur costume national, étaient là pour la montre et ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste comme un lézard, courait de l'un à l'autre, nous versant des flots d'un champagne fabriqué à Trieste, à Vienne ou ailleurs, qui nous eût porté vite à la tête s'il eût été assez bon pour nous faire perdre la prudence. Moranbois n'était pas difficile, mais il pouvait boire impunément; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et Marco, placé près de Léon, fut contraint par lui à s'observer.