Le prince seul s'alluma un peu, et, l'instinct batailleur se réveillant, il nous dit quelques mots au dessert sur l'éternelle lutte du pays contre les Turcs. Un bon grain d'ambition se mêlait à son patriotisme, et il nous donna à entendre qu'il pourrait bien être nommé chef de l'insurrection permanente qui avait pour idée fixe l'unité du pays et son indépendance.

Quelqu'un fit demander à lui parler, et il sortit en nous priant de l'attendre à table. Alors, le groom, qui était un rabougri de vingt-deux ans, ivre de joie de trouver à qui parler et ambitieux de parler à des comédiens, se mêla sans hésiter à notre conversation.

—N'allez pas croire, nous dit-il, tout ce que vous débite mon maître. C'est un homme terrible à la bataille, je ne dis pas non, mais pas plus que les autres, allez! Ils sont comme ça une cinquantaine de princes qui s'entendent bien pour flanquer des tripotées aux chiens de Turcs, mais qui voudraient tous commander en premier. Mon maître n'y arrivera pas, il est trop Français; sa mère n'était pas plus noble que moi, et son père ne descendait pas tout droit des fameux Klémenti de l'ancien temps. On ne voit pas de bon œil les genres européens que se donne monsieur, et ces gardes du corps que vous voyez là, plantés comme des chandelles, sans entendre un mot de ce que nous disons, nous méprisent; ils voudraient me tordre le cou parce que je rase monsieur quand il veut être propre pendant quelque temps.

—S'il veut être propre, c'est pour nous plaire apparemment, dit Régine; mais dis-nous, petit! cette moustache coupée prouve que, d'ici à quelque temps, ton maître ne compte pas sur la guerre, car cette lèvre bleuâtre ne serait pas d'ordonnance?

—Ça prouve peut-être, répondit le groom, que monseigneur veut tenter un coup de main sans être reconnu; on ne sait pas. Ça m'est égal, à moi: la paix, la guerre, ça se ressemble tant dans ce pays de brigands, qu'on n'en voit pas la différence.

—Des brigands? s'écria Lucinde; j'ai toujours désiré d'en voir. Il y a en a donc par ici?

—Il n'y a que de ça, mademoiselle, et vous en voyez là autour de vous.

—Allons donc! Ces beaux hommes-là?

—Aussi vrai que je vous le dis! C'est comme les loups: ça ne fait pas de mal quand ça n'a pas faim; mais, quand ça manque de tout, gare aux gens qui prennent fantaisie de voir leurs montagnes! Ils sont très-doux et même accueillants quand tout va bien chez eux; mais, quand ils sont trop molestés par les Turcs, il faut bien qu'ils prennent aux étrangers de quoi acheter du pain et de la poudre. Braves gens tout de même! seulement, c'est sauvage et il ne faudrait pas les agacer! Il y a aussi des ramassis de bandits de tout pays qui parcourent la frontière, soi-disant comme patriotes, mais dont il y a bien à se méfier. N'allez jamais vous promener plus loin que le petit lac et ne vous risquez jamais dans la montagne. Je vous le dis sans rire.

Ce garçon intelligent et effronté, qui s'appelait Colinet et que son maître avait surnommé Meta, moitié d'homme, eût volontiers bavardé toute la nuit; mais le prince rentra et nous emmena prendre le café dans son salon, qui était délicieusement arrangé dans un goût bas-empire très-intéressant. Il nous montra tout l'appartement,—sa chambre à coucher, décorée à la française, avec un lit français où il ne couchait pas, préférant s'étendre sur une peau d'ours en hiver et sur une natte en été,—son boudoir et son cabinet de travail. Ces pièces étaient riches, dorées sur toutes les coutures, mais sans caractère ni confortable sérieux. Nous préférâmes rester dans le salon oriental, où nous attendaient de superbes chibouques et des cigares détestables; mais le café épais commençait à nous paraître délicieux. On s'y fait, et le rude marasquin du pays ne nous parut plus si terrible qu'au commencement.