—Jamais, répondit le montagnard inflexible sans quitter son accent prétentieux et glacé.

—Je vais te tuer! lui dit Moranbois.

—Tuez, reprit-il; je suis prêt.

Que faire? Nous étions désarmés par ce stoïque mépris de la vie. La vengeance était d'ailleurs trop facile.

—Tu nous diras au moins, reprit Moranbois, le nom du bourreau?

—Il n'y a pas de bourreau, répondit le commandant. J'ai tué moi-même les coupables avec ce sabre que vous tenez. Si vous vous en servez contre moi, vous ferez un crime. Moi, j'ai fait mon devoir.

—Je ne te tuerai pas, reprit Moranbois; mais je veux te battre comme un chien, et je te battrai. Mets-toi en défense, tu es l'homme le plus fort du pays, je t'ai vu à l'œuvre dans les exercices. Allons, défends-toi. Je veux te renverser et te cracher au visage. Seulement, pas un cri, pas un signal à tes gens, ou je te fais sauter la cervelle comme à un lâche.

Nikanor accepta le défi avec un sourire dédaigneux. Moranbois le saisit à la ceinture, et tous deux restèrent embrassés un instant et comme pétrifiés dans la tension de leurs muscles; mais, au bout de cet instant rapide, Nikanor était encore une fois sous les pieds de l'hercule qui lui crachait au visage, et lui coupait les moustaches avec le damas qui avait tranché la tête de Marco.

Nous assistions immobiles à ce châtiment, le sang de notre camarade était entre nous et tout sentiment de pitié; mais nous ne pouvions pas tuer un ennemi désarmé et nous nous tenions prêts à empêcher Moranbois de s'enivrer trop de sa propre colère. Tout à coup nous fûmes enveloppés d'un nuage de fumée, et des balles parties de la fenêtre du rez-de-chaussée crépitèrent autour de nous. Par je ne sais quel miracle, elles ne frappèrent que le malheureux moine, qui eut un bras cassé. Avant que les soldats qui venaient au secours de leur chef pussent recommencer l'attaque, nous avions poussé devant la fenêtre étroite et longue le long et étroit divan du capitaine. Nous étions assiégés, et nous étions ravis d'avoir quelque chose à faire. On battait la porte, mais elle tenait bon. Le commandant évanoui ne bougeait plus, le moine se tordait en vain. Vous pensez bien qu'aucun de nous ne songeait à lui. Nous nous ménageâmes une fente entre le divan et la fenêtre, et nous fîmes une décharge qui éloigna l'ennemi; mais il revint, il fallut se renfermer de nouveau et recommencer. Je crois qu'il y eut un homme blessé. On jugea que nous étions inexpugnables de ce côté-là, on réunit tous les efforts contre la porte, qui céda, mais que Moranbois soutint de manière à ne laisser passage que pour un homme à la fois. Bellamare saisit le premier qui se présenta, il l'étreignit au cou et le jeta sous ses pieds; les autres en se précipitant l'étouffèrent presque en lui marchant sur le corps. Je m'emparai du second. Il nous était facile de saisir le canon de leurs fusils aussitôt qu'ils se présentaient, de détourner le coup et d'attirer l'homme à nous. Cette lutte corps à corps n'était nullement prévue par eux. Ils ne nous croyaient pas capables de résister ainsi. Ils ne se faisaient pas la moindre idée de cette force d'élan spontané qui rend le Français invincible à un moment donné; ils étaient neuf contre nous quatre, mais nous avions l'avantage de la position. Ils vinrent dix, ils vinrent douze, ils étaient tous là; mais trois ou quatre étaient hors de combat, et les autres reculèrent… Ils nous prenaient pour des démons.

Ils revinrent, ils croyaient que nous avions tué leur commandant, ils voulaient le venger, dussent-ils périr un à un. Vraiment ils étaient braves, et, en les terrassant, nous ne pouvions nous résoudre à les égorger. Nous l'aurions pu. A peine étaient-ils dans nos mains que leurs figures exprimaient non la crainte, mais la stupeur, je ne sais quelle horreur superstitieuse, et tout aussitôt la résignation du fatalisme devant une mort qu'ils croyaient inévitable. Nous les laissions étendus par terre et ils ne bougeaient plus, craignant d'avoir l'air de demander grâce.