Je ne sais combien dura cette lutte insensée. Aucun de nous n'en eut conscience. Autant que je pus saisir quelques mots que j'avais appris de leur langue, ils dirent que nous étions sorciers et parlèrent d'aller chercher de la paille pour nous enfumer; mais ils n'en eurent pas le temps: une exclamation du dehors et le son d'une voix bien connue arrêta le combat et termina le siége. Le prince arrivait. Il imposa silence, fit mettre bas les armes et se présenta en criant:

—C'est moi! qu'y a-t-il? expliquez-vous!

Nous étions trop essoufflés pour répondre. Ruisselants de sueur, noirs de poudre, les yeux hors de la tête, nous étions tous bègues.

Bellamare, qui s'était battu comme un lion, fut le plus vite remis, et, imposant silence à Moranbois qui voulait parler, il conduisit le prince auprès du commandant qui avait repris connaissance, comme si l'apparition inespérée de son maître l'eût rappelé à la vie et à la consigne.

—Monseigneur, dit Bellamare, cet homme a coupé de sa propre main la tête à notre camarade Marco et à votre domestique Meta, deux Français, deux enfants, pour une faute, peut-être une espièglerie qu'il n'a pas voulu nous dire, et qu'il a juré de ne dire qu'à vous. Nous étions fous, nous étions ivres, nous étions enragés, et pourtant un seul de nous l'a défié, renversé par terre et lui a coupé la moustache… en lui crachant au visage, je dois et je veux tout dire: s'il n'est pas content, nous sommes prêts à nous battre en duel avec lui, tous, les uns après les autres. Voilà toute la vengeance que nous avons tirée de lui, et, si vous ne la trouvez pas douce, vous en demandez trop à des Français qui ont horreur de la lâcheté féroce et qui regardent comme un infâme le meurtrier de sang-froid. Vos soldats sont venus au secours de leur chef; je ne dis pas qu'ils aient eu tort; ils ont tiré sur nous sans sommation, ce n'est peut-être pas la coutume chez vous; nous nous sommes défendus. Ils ont blessé votre cuisinier en voulant nous tuer. Nous n'y sommes pour rien, il vous le dira lui-même. Nous aurions pu tuer nos prisonniers, et nous ne les avons pas même frappés de nos armes, mais nous avons joué des poings et des bras. S'il leur en cuit, c'est tant pis pour eux! Vous ne nous trouvez pas disposés au repentir, et nous périrons tous avant de dire que vos usages sont humains et que les actes de rigueur commis en votre nom sont justes. Voilà, j'ai dit.

—Et nous t'approuvons, ajouta Moranbois en enfonçant sa casquette de loutre sur son crâne.

Le prince avait écouté sans manifester la moindre surprise, la moindre émotion. Il était devant son escorte, devant Nikanor, qui écoutait impassible et muet aussi. Il jouait son rôle d'homme supérieur; mais il était pâle, et son œil semblait chercher une solution qui satisfît l'orgueil de ses barbares et les exigences de notre civilisation.

Il se renferma encore un instant dans cette méditation silencieuse avant de répondre, puis il donna rapidement quelques ordres en langue slavone. On emporta aussitôt le moine, on versa un verre d'eau-de-vie à Nikanor qui avait peine à se tenir debout, et à qui le prince ne voulait pas permettre de s'asseoir devant lui; puis tout le monde sortit, et le prince, s'adressant au commandant, lui dit en italien, d'un ton sec et glacé:

—Avez-vous tué Meta et Marco? Répondez dans la langue dont je me sers pour vous interroger.

—Je les ai tués, répondit Nikanor.