—Et pourquoi donc? dit Moranbois indigné. Une infamie a été commise chez vous, et vous ne voulez pas que la réparation soit franche? Ça nous est égal, nous n'avons besoin de personne pour enterrer nos morts; mais nous voulons le corps de notre pauvre enfant, nous le voulons tout de suite, et, si on nous le cache, nous le chercherons partout; et, si on veut nous empêcher de le soustraire aux outrages… eh bien, nous voilà reposés, nous recommencerons à houspiller vos janissaires.
Le prince fit semblant de n'avoir pas entendu cette harangue, dont le dernier mot, qui le comparait à un sultan, dut le blesser beaucoup. Il se promenait dans la salle du corps de garde d'un air préoccupé.
—Pardon, dit-il, comme s'il sortait d'une profonde rêverie.
Et, en s'adressant à Bellamare:
—Que me demandez-vous?
—Le cadavre de notre camarade, répondit Bellamare. Votre Altesse disposera de celui de son malheureux domestique comme elle l'entendra.
—Pauvre enfant! dit le prince avec un profond soupir vrai ou simulé.
Et il sortit en nous disant d'attendre un instant. Il ne revint pas; mais, au bout de dix minutes, deux hommes de son escorte nous apportèrent roulé dans une natte le corps mutilé de l'infortuné Marco. Moranbois le prit dans ses bras, et, tandis qu'il l'emportait, Lambesq et moi, nous allâmes chercher la pauvre tête livide sur la tour. Nous portâmes ces tristes restes sur notre théâtre, on les enveloppa dans la robe blanche que le jeune artiste avait portée quelques jours auparavant lorsqu'il avait joué le rôle du lévite Zacharie dans Athalie. Nous lui mîmes une couronne de feuillage sur la tête et brûlâmes des parfums autour de lui. Moranbois sortit pour lui faire creuser une fosse dans le cimetière du village, et Bellamare se rendit auprès de nos actrices pour les informer de ce qu'elles ne devaient plus ignorer. Il était encore de bonne heure; nous en étions surpris, nous avions vécu dix ans depuis le lever du soleil.
Léon avait été en proie à une vive inquiétude jusqu'au moment où il avait vu rentrer le prince. Il avait entendu des coups de fusil; mais on faisait si souvent l'exercice à feu dans les cours du manoir, qu'il n'avait pas vu là un indice certain de notre danger, et, comme il avait donné sa parole de ne pas quitter les femmes, il était resté à son poste.
Il vint nous rejoindre avec elles sur ce théâtre de tragédie à façade byzantine, dont nous avions fait une chapelle funéraire. Si vous voulez vous représenter une scène dramatique rendue comme on ne la joue jamais pour le public, figurez-vous le tableau que composaient à leur insu mes camarades des deux sexes. Épuisé de fatigue morale et physique, je m'étais laissé tomber dans un coin sur l'estrade, et je les regardais; les femmes avaient toutes pris le deuil. Impéria, debout, déposait un pieux baiser sur le front de marbre du pauvre enfant. Les autres femmes, agenouillées, priaient autour de lui. Bellamare, assis sur le bord du théâtre, était morne et immobile. Je ne l'avais vu ainsi qu'une seule fois, sur l'écueil. Léon sanglotait, appuyé sur un fût de colonne du décor. Lambesq, véritablement affecté, entretenait les parfums sur un beau trépied que le prince nous avait prêté pour figurer dans la tragédie, puis il allait de l'un à l'autre comme pour parler, et il ne disait rien. Il se reprochait sa longue inimitié contre Marco, et semblait éprouver le besoin de s'en accuser tout haut; mais tout le monde la lui pardonnait intérieurement. Il s'était vraiment bien conduit dans notre campagne de la matinée, et nous n'avions plus aucune amertume contre un homme qui voulait se réhabiliter.