Moranbois revint nous annoncer que la fosse était prête. Nous trouvions que c'était nous séparer trop vite de notre pauvre camarade, comme si nous étions pressés de nous débarrasser d'un spectacle douloureux. Nous voulions passer la nuit à le veiller. Moranbois partageait nos idées; mais il nous avertit que nous n'avions pas de temps à perdre pour plier bagage. Le secret du harem n'avait pas transpiré au dehors; mais, bien que Nikanor ne l'eût pas révélé, les gardiens du dedans l'avaient deviné, et commençaient à le faire pressentir aux habitants de la vallée. Le meurtre des deux enfants ne pouvait manquer d'être regardé comme une chose très-juste, et leur faute comme exécrable. Plus d'une famille professait à la fois le christianisme et l'islamisme. Dans cet étrange pays, la guerre patriotique fait qu'on oublie les dissidences religieuses. On commençait à savoir aussi que les ambitions du prince étaient déçues, que les chefs des montagnes avaient repoussé l'idée de se donner un maître, et que ses soldats, après s'être flattés d'être les premiers dans la confédération, étaient humiliés de son échec. Ils l'attribuaient à ses idées françaises et commençaient à prendre ses histrions en horreur. Voilà ce que le prince avait fait entendre à Moranbois, à qui il venait de parler. Il lui avait donné le conseil d'ensevelir Marco dans un petit bois de cyprès qui faisait partie de son domaine particulier, et non dans le cimetière, où il y avait un coin de rebut pour les suppliciés et pour les ennemis de la religion: laquelle?

Moranbois n'avait pas cru devoir résister. Sachant fort bien que, si nous blessions les croyances du pays, les restes de notre camarade seraient outragés dès que nous aurions le dos tourné, il avait accepté l'offre du prince et creusé lui-même la fosse au lieu que celui-ci lui avait indiqué.

C'était un massif très-touffu où l'on pénétrait par la porte de derrière de la chapelle, en suivant une sinueuse allée de lauriers et de marasques. Nous pûmes donc, en plein jour, et sans être vus du dehors, transporter notre pauvre mort sous cet impénétrable ombrage. Le prince avait à dessein éloigné tous ses gens de ce point de ses dépendances et de la partie du manoir qu'il nous fallait traverser. Nous pûmes déposer quelques instants le corps dans la chapelle grecque; nous voulûmes même qu'il en fût ainsi, non qu'aucun de nous, sauf Régine et Anna, fût très-bon chrétien; mais nous voulions rendre à la victime d'une coutume barbare tous les honneurs dont la barbarie peut disposer.

Quand nous eûmes couché le mort dans son dernier lit, nivelé la terre avec soin, et recouvert la place avec de la mousse et des feuilles sèches, Léon, pâle et la tête découverte, prit la parole.

«Adieu, Marco, dit-il, adieu, toi, la jeunesse, l'espoir, le rire, la flamme de notre famille errante, le doux et filial compagnon de nos travaux et de nos misères successives, de nos joies imprévoyantes et de nos amers désastres! Voici le plus cruel de nos revers, et nous allons te laisser ici, seul, sur une terre ennemie, où il nous faut cacher tes restes comme ceux d'un être maudit, sans qu'il nous soit permis de laisser une pierre, un nom, une pauvre fleur, sur la place où tu reposes.

»Pauvre cher enfant, ton père, un brave ouvrier, ne pouvant s'opposer à ta brûlante espérance, t'avait confié à nous comme à d'honnêtes gens, et parmi nous tu as trouvé des pères, des oncles, des frères et des sœurs, car nous t'avions tous adopté, et nous devions te protéger et te guider longtemps dans la carrière et dans la vie. Tu méritais notre affection, tu avais les plus généreux instincts et les plus charmantes aptitudes. Perdu avec nous sur un écueil au milieu des vagues furieuses, tu as été, malgré ton jeune âge, un des plus dévoués. Une mauvaise influence, un entraînement fatal de la puberté, t'ont livré à un péril que tu as voulu braver, à une folie que tu as expiée effroyablement, mais avec vaillance et résolution, j'en suis certain, puisque nul cri de détresse, nul appel désespéré à tes camarades n'a rompu l'horrible silence de la nuit maudite qui vient de nous séparer pour jamais.

»Pauvre cher Marco, nous t'avons bien aimé, et nous te garderons un souvenir ineffaçable, une bénédiction toujours tendre! Arbres des tombeaux, gardez le secret de son dernier sommeil sous votre ombre. Soyez son linceul, neiges de l'hiver et sauvages fleurs du printemps! Oiseaux qui traversez le ciel sur nos têtes, voyageurs ailés plus heureux que nous, vous êtes les seuls témoins que nous puissions invoquer! La nature, indifférente à nos larmes, rouvrira du moins son sein maternel à ce qui fut un corps, et reportera à Dieu, principe de la vie, ce qui fut une âme. Esprits de la terre, essences mystérieuses, souffles et parfums, forces indéfinissables, recueillez la parcelle de généreuse vitalité que laisse ici cet enfant immolé par la férocité des hommes, et, si quelque malheureux exilé comme nous vient par hasard fouler sa tombe, dites-lui bien bas: «Ici repose Pierre Avenel, dit Marco, égorgé à dix-huit ans loin de sa patrie, mais béni et arrosé des larmes de sa famille adoptive.»

Impéria nous donna l'exemple, et nous baisâmes tous la terre à la place qui cachait le front du pauvre enfant. Nous trouvâmes le prince qui nous attendait dans la chapelle. Il était triste, et je crois qu'il nous parla sincèrement cette fois.

—Mes amis, nous dit-il, je suis navré de ce double meurtre, et, accompli dans de telles conditions, je le regarde comme un crime. Vous allez emporter de nous une triste opinion; mais faites la part de chacun. J'ai voulu introduire quelque civilisation dans ce pays sauvage. J'ai cru qu'il était possible de faire entrer la notion du progrès dans des têtes héroïques, mais étroites et dures. J'ai échoué. Prendrai-je ma revanche? Je l'ignore. Peut-être remporterai-je la palme au moment où la balle d'un musulman me couchera par terre. Peut-être me reverrez-vous en France, rassasié de périls et de déceptions, me consolant au foyer des arts et des lettres. Quel que soit l'avenir, gardez-moi un peu d'estime. Je ne regrette pas de vous avoir associés à une tentative généreuse. Que Rachel soit ici ou ailleurs, l'artiste qui m'a charmé doit garder en toute sécurité de conscience l'hommage de ma satisfaction et de ma gratitude. Il faut que désormais je me prive de plaisirs élevés, et je comprends que ma résidence vous soit devenue odieuse. N'attendons pas qu'elle soit impossible, car, vous le voyez, je ne suis pas toujours un maître aussi absolu que j'ai l'air de l'être. Je vais donner des ordres pour que demain, à la pointe du jour, votre départ s'effectue sans bruit et sans obstacle. Je vous donnerai une escorte aussi sûre que possible, mais soyez armés à tout événement. Je ne puis vous accompagner, ma présence serait une cause d'irritation de plus contre vous. Je sais que vous êtes braves, terribles même, car vous avez gravement maltraité quelques-uns de mes hommes qui se croyaient invincibles. Ceux-là ne sont point à redouter pour le moment; mais ils ont des parents au dehors, et la vendetta est autrement redoutable dans nos montagnes que dans celles de la Corse. Soyez prudents, et, si vous entendez sur votre passage quelque insulte ou quelque menace, faites ce que je fais souvent, ayez l'air de ne pas l'entendre.

Il nous demanda ensuite où nous voulions aller; nous n'en savions rien, mais notre parti fut pris à l'instant de retourner en Italie. Nous avions horreur de l'Orient, et, dans ce premier moment de consternation et d'indignation, il nous semblait que nous y aurions toujours à trembler les uns pour les autres.