—Je ne comprends rien à ce que vous contez là, dit Régine; mais je vous jure que je n'ai pas rêvé la faim et la soif sur l'écueil maudit. Toutes les fois que j'y pense, j'ai comme une cloche en branle dans l'estomac.

Nous arrivâmes à Trieste sans avoir retrouvé l'écueil. Là, nous fîmes des recherches et des questions. A l'inspection des cartes détaillées, nous pensâmes et on nous dit que nous devions avoir échoué sur lo scoglio pomo, en pleine mer, ou les Lagostini, plus près de Raguse; mais nous dûmes rester dans une éternelle incertitude, d'autant plus qu'un savant nous donna une autre version qui plut davantage à nos imaginations excitées. Selon lui, notre naufrage coïncidant avec la secousse de tremblement de terre qui s'était fait sentir sur les côtes de l'Illyrie, l'écueil irretrouvable devait être spontanément sorti de la mer à ce moment et s'y être replongé ensuite. Ainsi nous n'avions pas été seulement menacés d'y mourir de faim et de froid, mais encore nous eussions pu, à tout instant, disparaître dans le troisième dessous, comme les maudits et les démons d'un dénoûment d'opéra.

En quittant Trieste, où nous jouâmes les Folies amoureuses, Quitte pour la peur, les Caprices de Marianne, Bataille de dames, nous parcourûmes le nord de l'Italie en nous adjoignant une troupe française dont quelques sujets étaient passables. Ceux qui ne valaient rien faisaient nombre, et nous pûmes étendre notre répertoire et aborder le drame à beaucoup de personnages: Trente Ans ou la Vie d'un joueur, le Comte Hermann, etc. Nos affaires ne furent pas mauvaises, et le public se montra très-content de nous. Cependant, le métier perdit pour moi beaucoup de son prestige. Le personnel nouveau était si différent du nôtre! Les femmes avaient des mœurs impossibles, les hommes des manières intolérables. C'étaient de vrais cabotins, dévorés de vanité, susceptibles, grossiers, querelleurs, indélicats, ivrognes. Chacun d'eux avait un ou deux de ces vices; il y en avait qui les possédaient tous à la fois. Ils ne comprenaient rien à notre manière d'être et nous en raillaient. J'avais été élevé avec des paysans assez rudes; ils étaient gens de bonne compagnie en comparaison de ceux-ci. Et tout cela ne les empêchait pas de savoir porter un costume, de se mouvoir en scène avec une certaine élégance et de dissimuler les hoquets de l'ivresse sous un air grave ou ému.

Dans la coulisse, ils nous étaient odieux. Régine seule les tenait en respect par ses moqueries cavalières. Lambesq, à la répétition, leur jetait les accessoires à la tête. Moranbois en remit quelques-uns à leur place à la force du poignet. Bellamare les plaignait d'être tombés si bas par excès de misère et lassitude de leurs déceptions. Il essayait de les relever à leurs propres yeux, de leur faire comprendre que le mal de leur condition venait de leur paresse, de leur manque de conscience dans le travail et de respect envers le public. Ils l'écoutaient avec étonnement, quelquefois avec un peu d'émotion; mais ils étaient incorrigibles.

Il devenait évident pour moi qu'au théâtre la médiocrité conduit fatalement au désordre les gens qui n'ont pas une valeur morale exceptionnelle, et je me demandais si, privé de la direction de Bellamare et de l'influence d'Impéria et de Léon, qui étaient, eux, des êtres d'exception, je ne serais pas tombé aussi bas que ces malheureux acteurs. Le personnel des directeurs de ces troupes ambulantes était le pire de tous. L'insuccès presque continuel les réduisait à la faillite perpétuelle. Ils en prenaient leur parti avec une philosophie honteuse et ne reculaient devant aucun manque de foi pour se rattraper. Ils se demandaient par quel miracle Bellamare, resté pauvre, avait conservé son nom sans tache et ses honorables relations. Il ne leur venait pas à l'esprit de se dire qu'il n'avait pas eu d'autre secret que d'être honnête homme, pour trouver en toute occasion l'appui des honnêtes gens.

Il nous tardait de nous séparer de cet élément hétérogène, et, quand nous nous retrouvâmes en France, vis-à-vis les uns des autres, nous éprouvâmes un grand soulagement. Nous remplaçâmes Marco par un élève du Conservatoire qui n'avait pu être engagé à Paris et qui n'avait aucun talent en propre, puisqu'il se bornait à singer Régnier. Régine et Lucinde nous restèrent comme pensionnaires, et Lambesq demanda à être associé. Nous n'hésitâmes pas à l'admettre. Il avait certes des défauts incorrigibles, une immense vanité, une susceptibilité puérile et un amour de sa propre personne qui était invraisemblable à force d'ingénuité; mais il avait pourtant trouvé un enseignement dans le malheur, et, après nous avoir indignés lors du naufrage, il s'était réhabilité à Saint-Clément et dans la montagne. Il avait fait des réflexions sur les inconvénients de l'égoïsme. Le fond de son cœur n'était pas glacé, il s'était attaché à nous. Il alla jusqu'à proposer à Anna de l'épouser, car Anna avait été sa maîtresse, et dans ce temps-là elle eût voulu être sa femme; mais depuis elle en avait aimé plusieurs autres, et elle refusa, tout en le remerciant et en lui promettant une fidèle amitié.

A ce propos, Anna, qui avait coutume de ne jamais parler du passé, s'expliqua avec moi dans un moment de tête-à-tête amené par le hasard. Je désirais savoir ce qu'elle pensait de Léon, et si les regrets étouffés de celui-ci avaient quelque solide raison d'être.

—Je n'aime pas, me dit-elle, à regarder en arrière. Il n'y a là pour moi que chagrins et désillusions. Je suis très-impressionnable, et je serais dix fois morte, si je n'avais dans le caractère une ressource suprême, qui est d'oublier. J'ai cru aimer bien souvent; mais en réalité je n'ai aimé que mon premier amant, ce fou de Léon, qui eût pu faire de moi une femme fidèle, s'il n'eût été soupçonneux et jaloux à l'excès. Il a été très-injuste avec moi; il s'est cru trompé par Lambesq dans un moment où il n'en était rien; je me suis alors donnée à Lambesq par dépit, et puis à d'autres par ennui, par caprice de désespoir. Songe à cela, Laurence: on plaisante l'amour quand on peut l'appeler fantaisie; mais il y a des fantaisies de galanterie qui sont gaies, et il y en a qui sont tragiques, parce qu'elles ont pour cause l'effroi du souvenir et l'horreur de la solitude. Ne me raille donc jamais; tu ne sais pas le mal que tu me fais, toi qui vaux mieux que les autres, et qui, ne m'aimant pas, n'as pas voulu feindre de m'aimer pour me faire commettre une faute de plus! Si Léon te parle quelquefois de moi, dis-lui que ma vie absurde et brisée est son ouvrage, et que sa méfiance m'a perdue. A présent, il est trop tard… Je n'ai plus qu'à pardonner avec une douceur que l'on prend pour de l'insouciance, et qui finira sans doute par en être.

Notre vie recommençait à être ce qu'elle avait toujours été avant nos désastres, un voyage enjoué sans pertes ni profits, un pêle-mêle d'occupations fiévreuses et de temps perdu, un ensemble de bonnes relations semées de petites brouilles et de chaleureuses réconciliations. Cette vie sans repos et sans recueillement fait peu à peu du comédien de province un être qu'on pourrait considérer, non comme ivre à l'état chronique, mais comme toujours entre deux vins. Le théâtre et le voyage alcoolisent comme des spiritueux. Les plus sobres d'entre nous étaient souvent les plus irritables.

Au commencement de l'hiver, je reçus une lettre qui brisa ma carrière d'artiste et décida de ma vie. Ma marraine, une bonne femme qui est ici marchande d'épiceries, m'écrivait: