«Viens vite. Ton père se meurt!»

Nous étions alors à Strasbourg. Je pris à peine le temps d'embrasser mes camarades, et je partis. Je trouvai mon père sauvé. Mais il avait eu une attaque d'apoplexie à la suite d'une violente émotion, et ma marraine me raconta ce qui s'était passé.

Personne, dans ma petite ville, ne s'était jamais douté de la profession que j'avais embrassée. Les gens de chez nous ne voyagent pas pour leur plaisir. Ils n'ont point d'affaires au dehors, étant tous issus de cinq ou six familles attachées au sol depuis des siècles. Si les jeunes vont quelquefois à Paris, c'est tout. Je n'avais jamais joué la comédie à Paris, et jamais la troupe, nous disions «la société» Bellamare, n'avait eu occasion d'approcher de mon pays. Je n'avais donc pas même pris la peine de cacher mon nom, qui n'avait rien de particulier pour frapper l'attention et qui se prêtait fort bien à mon emploi.

Il arriva pourtant qu'un commis voyageur que j'avais connu à son passage en Auvergne, aux vacances de l'année précédente, se trouva en même temps que nous à Turin, et reconnut ma figure sur la scène et mon nom sur l'affiche. Il essaya de me voir au café où j'allais quelquefois après le spectacle; mais je n'y allai pas ce soir-là. Il partait le lendemain, et l'occasion fut perdue pour moi de lui recommander le secret dans le cas où il repasserait à Arvers.

Il y repassa deux mois plus tard et ne manqua pas de s'informer de moi. Personne ne put lui dire où j'étais et ce que je faisais. Alors, soit bavardage, soit désir de rassurer mes amis inquiets, il leur apprit la vérité. Il m'avait vu de ses propres yeux sur les planches.

D'abord la nouvelle ne causa qu'une surprise hébétée, et puis vinrent les commentaires et les questions. On voulut savoir si je gagnais beaucoup d'argent et si je faisais fortune. Faire fortune, c'est en Auvergne le criterium du bien et du mal. Un métier qui enrichit est toujours honorable, un métier qui n'enrichit pas est toujours honteux. Le commis voyageur ne se fit pas faute de dire que j'étais sur le chemin qui mène à mourir de faim, et que, puisque j'aimais à voir du pays, j'eusse mieux fait de courir pour placer des vins.

La nouvelle fit en un instant le tour de la petite ville et arriva jusqu'à mon père avant la fin du jour. Vous vous souvenez qu'il appelait comédiens les meneurs d'ours et les avaleurs de sabre. Il haussa les épaules et traita de menteurs ceux qui me calomniaient de la sorte. Il vint trouver le commis voyageur à l'auberge où nous voici, et tâcha de comprendre ce dont il s'agissait. Charmé de prendre un peu d'importance aux yeux d'un père de famille alarmé et d'une population ébahie, notre homme me réhabilita un peu en disant que je n'escamotais pas la noix muscade et que je ne dansais pas sur la corde; mais il déclara que j'avais une existence bien précaire, que probablement j'étais en train d'acquérir tous les vices qu'engendre une vie d'aventures, et que ce serait me rendre service que de m'arracher à un milieu qui m'entraînait ou m'exploitait.

Mon pauvre père se retira bien triste et tout rêveur; mais il avait en moi une telle confiance, qu'il ne voulut pas me faire connaître sa première impression. Avec cette patience du paysan qui sait attendre que le blé germe et mûrisse, il voulut ne s'en rapporter qu'à ma prochaine lettre. Je lui écrivais tous les mois, et mes lettres tendaient toujours à maintenir sa sécurité. Je ne lui avais pas raconté mes terribles aventures, et je n'avais plus qu'à lui rendre bon compte de mes études sans lui en dire la nature et le but.

Il se rassura. J'étais un bon fils, je ne pouvais pas le tromper. Si j'étais comédien, c'était sans doute quelque chose d'honorable et de sage qu'il ne pouvait pas juger; mais il lui resta une tristesse sur le cœur, et il en fut plus assidu à l'église afin de prier pour moi.

Très-croyant, il n'avait jamais été dévot. Il le devint, et le curé prit de l'ascendant sur lui. Alors, peu à peu ses inquiétudes furent réveillées et entretenues. On combattit sa confiante apathie, on me présenta à ses yeux comme une brebis égarée, puis comme un pécheur endurci; enfin un jour on lui déclara que, s'il ne m'arrachait aux griffes de Satan, je serais damné, que j'aurais une mort honteuse, terrible peut-être, et que je serais non enseveli en terre sainte, mais jeté à la voirie.