—Je vois bien, lui dis-je, que vous m'avez deviné aussi, que vous me plaignez, et que vous ne m'aimerez jamais; mais un homme qui se noie se rattrape jusqu'au dernier moment à tout ce qu'il peut saisir, et je vais entrer dans une existence qui est la mort intellectuelle, si je n'y porte pas un peu d'espoir. Ne trouvez donc pas inutile que je veuille me préparer à un naufrage peut-être pire que celui de l'Adriatique.
Impéria mit ses mains sur son visage et fondit en larmes.
—Je sais, lui dis-je en baisant ses mains mouillées, que vous avez de l'amitié, une véritable amitié pour moi.
—Oui, dit-elle, une amitié profonde, immense. Oui, Laurence, quand tu me dis que je ne t'aime pas, tu me fais un mal affreux. Je ne suis pas froide, je ne suis pas égoïste, je ne suis pas ingrate, je ne suis pas imbécile. Ton affection pour moi a été bien généreuse, tu ne me l'as jamais laissé voir que malgré toi, en de rares moments de fièvre et d'exaltation. Quand tu me l'as exprimée avec ardeur sur l'écueil, tu étais fou, tu étais mourant. Après, et presque toujours, tu l'as si bien renfermée et vaincue, que je t'ai cru absolument guéri. Je sais que tu as tout fait pour m'oublier et pour me donner à croire que tu ne pensais plus à moi. Je sais que tu as eu des maîtresses de passage, que tu t'es jeté à corps perdu dans des distractions qui n'étaient peut-être pas bien dignes de toi, et dont tu sortais triste et comme désespéré. Plus d'une fois, à ton insu, tes yeux m'ont dit: «Si je suis mécontent de moi-même, c'est votre faute. Il fallait me donner seulement de l'espoir, j'aurais été chaste et fidèle.» Oui, mon bon Laurence, oui, je sais tout cela, et tout ce que tu veux me dire, je pourrais te le dicter. Peut-être que… si tu m'avais été fidèle sans espérance… Mais non, non, je ne veux pas te dire cela, ce serait trop romanesque et peut-être pas vrai; tu aurais été encore plus parfait que tu ne l'es, tu aurais été un héros de la chevalerie, j'aurais même pris de l'amour pour toi, il aurait fallu le vaincre ou y succomber; le vaincre, ce qui est pour toi un grand chagrin; y succomber, ce qui eût été pour moi un remords et un désespoir. Écoute, Laurence, je ne suis pas libre, je suis mariée.
—Mariée! m'écriai-je; toi, mariée! Ce n'est pas vrai!
—Ce n'est pas vrai par le fait; mais à mes yeux je suis irrévocablement liée. J'ai engagé ma conscience et ma vie à un serment qui est ma force et ma religion. J'aime réellement quelqu'un, et je l'aime depuis cinq ans.
—Ce n'est pas vrai! répétai-je avec colère; cette fable est usée; ce prétexte ne peut plus servir. Vous avez dit à Bellamare devant moi, à Paris, un jour où j'étais encore malade et où je feignais de dormir, que ce n'était pas vrai.
—Tu as entendu cela! reprit-elle en rougissant. Eh bien… c'est raison de plus.
—Expliquez-vous.
—Impossible. Tout ce que je peux dire, c'est que je cache mon secret, surtout à Bellamare. C'est à lui que je mens et que je mentirai tout le temps nécessaire. C'est lui qui pourrait deviner, et je ne veux pas qu'il devine.