—Alors, c'est Léon que tu aimes?

—Non, je te jure que ce n'est pas Léon. Je n'y ai jamais songé, et, comme après lui il n'y a plus que Lambesq à supposer, je te prie de m'épargner l'humiliation de m'en défendre et de ne plus me faire de questions inutiles. J'ai été sincère avec toi, toujours! ne m'en punis pas par ta méfiance. Ne me fais pas souffrir plus que je ne souffre.

—Eh bien, mon amie, sois sincère jusqu'au bout; dis-moi si tu es heureuse, si tu es aimée.

Elle refusa de me répondre, et je perdis l'empire de ma volonté; ce mystère incompréhensible m'exaspérait. Je m'en plaignis avec tant d'énergie, que j'arrachai une partie de la vérité, conforme, hélas! à ce qu'Impéria m'avait dit, d'un ton à demi sérieux, à Orléans, sur la route qui conduisait à la villa Vachard. Elle n'avait jamais révélé son amour à celui qui en était l'objet; il ne le pressentait seulement pas. Elle était sûre qu'il en serait heureux, le jour où elle le lui ferait connaître; mais ce jour n'était pas encore venu: elle avait deux ou trois ans encore à l'attendre. Elle voulait se conserver libre et irréprochable pour donner confiance à cet homme que le mariage effrayait. Où était cet homme? que faisait-il? où et quand le voyait-elle? Impossible de le lui faire dire. Quand j'émis la supposition qu'il était non loin du lieu habité par le père d'Impéria, et qu'elle le rencontrait là tous les ans quand elle allait voir ce père infirme, elle répondit: Peut-être, mais d'un ton qui me parut signifier: «Crois cela, si bon te semble; tu ne devineras jamais.»

J'y renonçai, mais alors je fis tout ce qui est humainement possible pour lui remontrer combien sa passion romanesque était insensée. Elle n'était sûre de rien dans l'avenir, pas même de plaire, et elle sacrifiait sa jeunesse à un rêve, à un parti pris qui ressemblait à une monomanie.

—Eh bien, répondit-elle, cela ressemble à l'amour que tu as pour moi. Dès le premier jour, tu as su que j'aimais un absent. J'ai dit cela bien haut la première fois que, dans le foyer de l'Odéon, tu m'as regardée avec des yeux trop expressifs. Je te l'ai répété en toute occasion, et cela est. Ne pouvant avoir mon amour, tu as voulu mon amitié. Tu l'as conquise, tu l'as. Tu t'en es contenté trois ans, tu n'as pas voulu l'échanger contre des agitations qui nous eussent fait du mal en pure perte. Tu sais que j'aurais fui! Tu t'es trouvé heureux avec nous, même à travers les plus grandes misères et les plus douloureuses épreuves; nous nous sommes tous chéris avec enthousiasme, et, conviens-en, il y a eu des jours, des semaines, des mois entiers peut-être, où nous étions si montés, si exaltés, que tu t'applaudissais de n'être que mon ami. Tu n'aurais pas voulu, dans ces moments-là, me voir échanger notre fraternité chevaleresque contre les bourrasques, les ardeurs et les fantaisies où notre pauvre Anna se consume. Eh bien, ma vie s'est affolée comme la tienne; une idée, une préférence secrète, un rêve d'avenir ont fait de nous deux insensés qui doivent se comprendre et se pardonner. Tu dis que je suis ton idée fixe; permets-moi d'avoir aussi ma folie sérieuse, incurable. Nous n'avons pas l'existence réellement sociale, nous autres; nous sommes en dehors de toutes les conventions, bonnes ou mauvaises, que la raison suggère aux gens prévoyants et rangés. Leur logique n'est pas la nôtre. Le préjugé a beau disparaître; nous faisons bande à part, et ceux qui nous connaîtraient bien diraient de nous que nous sommes, avec les dévots mystiques, les derniers disciples d'un idéal extrasocial, extrapratique, extrahumain. A tout homme lié au monde tel qu'il est, on peut dire: «Où allez-vous? à quoi cela vous mène-t-il?» Cet homme, s'il est en train de faire de grandes folies, s'arrête éperdu et ne voit devant lui que la honte ou le suicide. Nous, quand on nous demande où nous allons, nous répondons en riant que nous allons pour ne pas nous arrêter, et notre avenir est toujours plein de fantômes qui rient plus fort que nous. Le découragement ne nous prend que quand nous ne pouvons plus compter sur le hasard. Ne me dis donc pas que je suis folle. Je le sais bien, puisque je suis devenue actrice, et tu es fou aussi, puisque tu t'es fait acteur. Il t'a fallu une idole, il m'en avait fallu une avant de te connaître; nous nous sommes rencontrés trop tard.

Il me sembla qu'elle avait raison, et je ne discutai plus, je fus même embarrassé quand elle me demanda où nous en serions, si j'avais réussi à me faire aimer d'elle.

—Est-ce que tu es libre? Est-ce que tu n'appartiens pas à un devoir, à un pays, à un père, à un travail différent du nôtre? N'as-tu pas fait une grande folie de t'attacher à nous, qui n'avons plus ni pays, ni famille, ni devoir en dehors de notre bercail ambulant? Ne nous as-tu pas préparé un immense chagrin en nous donnant quelques années de ta jeunesse, sachant que tu serais forcé de te reprendre? Que ferais-tu de moi à cette heure, si j'étais ta compagne? J'ignore si tu as réellement de quoi vivre, et cela me serait fort égal, pourvu que nous pussions travailler ensemble; mais le pourrions-nous? Pourrais-tu seulement me donner un asile dont on ne me chasserait pas comme une vagabonde? Le dernier de vos paysans ne se croirait-il pas en droit de mépriser et d'insulter mademoiselle de Valclos la baladine? Tu vois bien que tu dois t'estimer heureux de n'avoir pas contracté envers moi des devoirs que tu ne pourrais pas remplir.

—Aussi, lui dis-je, je ne venais pas te demander ta main; mais il me semblait que ton cœur était libre et que tu pouvais me dire: «Espère et reviens.» Mon pauvre père n'a, m'a-t-on dit, que quelques années, peut-être quelques mois à vivre. Je veux me consacrer à prolonger autant que possible son existence, et cela sans regret, sans hésitation, sans impatience. Je ne me sens pas effrayé de ma tâche; je la remplirai, quel que soit l'avenir; mais l'avenir, c'est toi, Impéria, et tu ne veux pas que mon dévouement aspire à une récompense? Je t'ai souvent dit que je devais hériter d'une fortune bien petite, mais bien suffisante pour faire durer et peut-être consolider notre association. J'aurais accepté avec joie cette communauté d'intérêts avec Bellamare et ses amis…

—Non, dit Impéria. Bellamare n'eût pas accepté. Tout cela est insensé, mon brave Laurence! Ne mêlons pas les intérêts du monde avec ceux de la bohème. Bellamare n'empruntera jamais que pour rendre, et lui seul peut sauver Bellamare.