Laurence termina ici son récit et me quitta, remettant au lendemain le plaisir d'écouter mes réflexions. Il était deux heures du matin.

Mes réflexions ne furent ni longues ni gourmées. J'admirais cette nature dévouée. Je chérissais ce cœur généreux et droit. Je ne comprenais pas beaucoup sa persistance à aimer une femme froide ou préoccupée. J'étais un homme planté au beau milieu de l'état social tel qu'il est. Je n'avais pas l'instinct romanesque; c'est pour cela peut-être que le récit de Laurence m'avait intéressé vivement, car l'intérêt repose toujours sur une bonne part d'étonnement, et un narrateur qui serait complétement au point de vue de son auditeur ne l'amuserait nullement, j'en suis certain.

La seule observation que j'aurais pu faire à Laurence est celle-ci: «Vous ne finirez certes pas votre vie dans les conditions où vous la subissez maintenant. Vous ne serez pas plutôt libre que vous retournerez au théâtre, ou que vous chercherez à entrer dans le monde. N'atrophiez pas votre intelligence de gaieté de cœur, n'ébranlez pas par les excès votre admirable organisation.» Mais il craignait tant d'entendre parler de l'avenir, ce mot seul le crispait si subitement, que je n'osai pas même le prononcer. Je vis bien que son sacrifice était encore plus douloureux qu'il ne voulait l'avouer, et que l'idée d'une liberté qui ne pouvait arriver qu'à la mort de son père lui causait une terreur et une anxiété profondes.

Je me permis seulement de lui dire que, dût-il être jardinier toute sa vie, il ne fallait pas plus s'abrutir dans cette condition-là que dans toute autre, et je fus d'autant plus éloquent que j'avais été surpris l'avant-veille par une ivresse bien conditionnée. Il me promit de s'observer et de vaincre ces moments de lâcheté où il faisait trop bon marché de lui-même. Il me remercia chaleureusement de la sympathie très-réelle que je lui exprimais; nous passâmes encore deux jours ensemble, et je le quittai avec chagrin. Je ne pus lui faire promettre de m'écrire.

—Non, me dit-il, j'ai assez remué les cendres de mon foyer en vous racontant ma vie. Il faut que tout s'éteigne à jamais. Si je me faisais une habitude d'y toucher de temps en temps, je ne serais plus maître de l'incendie. Je vois bien que vous me plaignez: je me laisserais aller à me plaindre, il ne faut pas de ça!

Je me mis à sa disposition pour tous les services que je pourrais être à même de lui rendre, et je lui laissai mon adresse. Il ne m'écrivit jamais, et ne m'accusa même pas réception de quelques volumes qu'il m'avait prié de lui envoyer.


Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis mon passage en Auvergne, et j'étais toujours inspecteur des finances; mes fonctions m'avaient appelé en Normandie, et je me rendais d'Yvetot à Duclair par une froide soirée de décembre, dans une petite calèche de louage.

La route était bonne, et, malgré un temps très-sombre, j'aimais mieux arriver un peu tard à mon gîte que d'être forcé de me lever de grand matin, le point du jour étant la plus cruelle heure du froid.

J'étais en route depuis une heure quand le temps s'adoucit sous l'influence d'une neige très-drue. Une heure plus tard, le chemin en était tellement couvert, que mon conducteur, qui s'appelait Thomas et qui était un vieil homme un peu indolent, avait peine à ne pas me mener à travers champs. Ses haridelles refusèrent plusieurs fois d'avancer, et enfin elles refusèrent si bien, qu'il nous fallut descendre pour dégager les roues et prendre les bêtes par la bride; mais ce fut inutilement, nous étions embourbés dans le fossé. C'est alors que M. Thomas m'avoua qu'il n'était plus sur la route de Duclair et qu'il croyait être sur celle qui retourne vers Caudebec. Nous étions en plein bois, sur un chemin très-vallonné; la neige tombait toujours plus épaisse et nous risquions fort de rester là. Pas une voiture, pas un roulier, pas un passant pour nous aider et nous renseigner.