J'allais en prendre mon parti, me rouler dans mon manteau et dormir dans la voiture, quand M. Thomas me dit qu'il se reconnaissait et que nous étions dans les bois entre Jumiéges et Saint-Vandrille. Ces deux résidences étaient trop éloignées pour que ses chevaux épuisés pussent nous conduire à l'une ou à l'autre; mais il y avait plus près un château où il était très-connu et où nous recevrions l'hospitalité. J'eus pitié du pauvre homme, qui était aussi fatigué que ses bêtes, et je lui promis de les garder pendant qu'il irait, à travers bois, chercher du secours au château voisin.
C'était tout près effectivement, car, au bout d'un quart d'heure, je le vis revenir avec deux hommes et un cheval de renfort. On nous tira lestement d'affaire, et un des hommes, qui me parut être un garçon de ferme, me dit que nous ne pouvions regagner la route de Duclair par ce mauvais temps. On ne voyait pas à trois pas devant soi.
—Mon maître, ajouta-t-il, serait très-fâché, si je ne vous amenais pas souper et coucher au château.
—Qui est votre maître, mon ami?
—C'est, répondit-il, M. le baron Laurence.
—Qui? m'écriai-je, le baron Laurence le député?
—C'est, reprit le paysan, son château que vous verriez d'ici, si on pouvait voir quelque chose. Allons, venez, il ne fait pas bon à rester là. Les bêtes sont en sueur.
—Passez devant, lui dis-je; je vous suis.
Comme le chemin était fort étroit, je suivis littéralement la calèche et les hommes, et je ne pus adresser d'autres questions sur le compte du baron Laurence; mais c'était bien l'oncle de mon ami le comédien. Il n'y avait qu'un Laurence à la Chambre, et j'admirais la destinée qui me conduisait vers ce potentat de la famille. J'étais dès lors résolu à le voir, à lui rendre compte de la situation de son neveu, à lui dire tout le bien que je pensais de ce jeune homme, à lui tenir tête, s'il le méconnaissait.
La neige, qui allait son train, ne me permit pas de contempler le manoir. Il me sembla traverser des cours étroites entourées de constructions élevées. Je montai un grand perron, et je me vis en face d'un valet de chambre de bonne mine qui me reçut très-poliment en me disant qu'on me préparait un appartement, et qu'en attendant je trouverais bon feu dans la salle à manger.