Tout en parlant, il me débarrassait de mon paletot couvert de neige et passait un morceau de serge sur mes bottines. Une grande porte s'ouvrait en face de moi, et je voyais un autre domestique en train de poser des victuailles appétissantes sur une table richement servie. Une immense pendule de Boulle sonnait minuit.

—Je présume, dis-je au valet de chambre, que M. le baron est couché et ne se dérangera pas pour un voyageur inconnu que cette mauvaise nuit lui amène. Veuillez lui remettre ma carte demain matin, et, s'il veut bien me permettre de le remercier…

—M. le baron n'est pas couché, répondit le domestique, c'est l'heure de son souper, et je vais lui porter la carte de monsieur.

Il me fit entrer dans la salle à manger et disparut. L'autre domestique, occupé à servir le souper, m'avança poliment un siége près de la cheminée, y jeta une brassée de pommes de pin et reprit ses occupations sans mot dire.

Je n'avais pas froid, j'étais en sueur. Je regardai le local. Cette grande salle ressemblait au réfectoire d'un antique couvent. Je m'assurai, en regardant de près, que c'était, non une imitation moderne, mais une vraie architecture romane et monastique, quelque chose comme une succursale de Jumiéges ou de Saint-Vandrille, les deux célèbres abbayes qui possédaient jadis tout le pays environnant. M. le baron Laurence avait transformé le couvent en palais, ni plus ni moins que le prince Klémenti. Les aventures de la troupe Bellamare me revinrent à la mémoire, et je m'attendais presque à voir entrer le frère Ischirion ou le commandant Nikanor, quand la double porte du fond s'ouvrit, et un grand personnage en robe de chambre de satin cramoisi garnie de fourrure vint à ma rencontre, les bras ouverts. Ce n'était pas le prince Klémenti, ce n'était pas le baron Laurence; c'était mon ami Laurence, Laurence en personne, un peu engraissé, mais plus beau que jamais.

Je l'embrassai avec joie. Il était donc réconcilié avec son oncle? il était donc l'héritier présomptif de son titre et de sa richesse?

—Mon oncle est mort, répondit-il. Il est mort sans me connaître et sans songer à moi; mais il avait oublié de tester, et, comme j'étais son unique parent…

—Unique? Votre père…

—Mon pauvre cher père!… mort aussi, mort de joie! frappé d'apoplexie quand un notaire est venu lui dire sans ménagement que nous étions riches. Il n'a pas compris qu'il perdait son frère. Il n'a vu que le sort brillant qui m'était échu, l'unique espoir, l'unique préoccupation de sa vie; ce désir était devenu plus intense avec la crainte de ma damnation. Il s'est jeté dans mes bras en disant: «Te voilà seigneur, tu ne seras plus jamais comédien! je peux mourir!» et il est mort! Vous voyez, mon ami, que cette fortune me coûte bien cher! Mais nous causerons à loisir; vous devez être fatigué, refroidi. Soupons, je vous garde après le plus longtemps possible. J'ai besoin de vous voir, de me reconnaître et de me résumer avec vous, car, depuis notre connaissance et notre séparation, je n'ai pas eu une heure d'épanchement.

Quand nous fûmes à table, il renvoya ses gens.