—C'est donc là, repris-je, la fameuse chambre bleue?
—C'est une copie aussi exacte que me l'ont permis mes propres souvenirs.
—Vous êtes donc redevenu amoureux de la belle inconnue?
—Mon ami, la belle inconnue est morte; tout est mort dans le roman de ma vie.
—Mais la fameuse troupe, Bellamare, Léon, Moranbois… et celle que je n'ose nommer?…
—Ils sont tous morts pour moi. Absents, en Amérique, je ne sais où; Impéria, ayant perdu son père, les avait suivis au Canada, où ils étaient encore il y a six mois. Bellamare m'écrivait qu'il serait en mesure, à son retour, de me rendre mon argent. Tout le monde se portait bien. Ne parlons pas d'eux; cela me trouble un peu, et je suis peut-être en train d'oublier…
—Dieu le veuille! C'est ce qu'avant tout je désire pour vous; mais cette chambre bleue, c'est un souvenir que vous avez voulu, que vous voulez garder?
—Oui; quand j'ai su que mon inconnue n'était plus, son souvenir m'a repincé le cœur, et, comme un grand enfant que je suis, j'ai voulu élever ce monument intime à sa mémoire. Vous vous souvenez que cette chambre bleue n'était pas plus la sienne que la maison renaissance où j'étais entré par mégarde. Cette demeure charmante, poétisée pour moi par une gracieuse et bienveillante apparition, n'en était pas moins le seul cadre où je pusse évoquer son image voilée. J'ai copié la chambre de mon mieux; seulement, comme celle-ci est plus grande, j'ai pu y ajouter de bons sofas où nous allons fumer de bons cigares.
Je lui demandai comment et par qui il avait appris la mort de son inconnue.
—Je vous le dirai tout à l'heure, répondit-il. Il faut procéder avec ordre. Je reprends mon récit; ce ne sera plus qu'un court chapitre à ajouter au roman que vous avez pris la peine de rédiger.