III

Après avoir enseveli mon pauvre père, je partis pour la Normandie dans la situation d'esprit d'un homme qui voyage à la recherche de choses nouvelles pour se distraire d'un profond chagrin, nullement avec l'ivresse d'un pauvre diable qui a gagné à la loterie et qui va toucher son capital. J'avais gardé de ma première et unique visite à mon oncle un souvenir très-maussade. Il ne m'avait pas bien accueilli, vous vous en souvenez, puisque vous vous souvenez de tout, et sa gouvernante m'avait regardé de travers. Je retrouvai le manoir tel qu'il l'avait laissé, c'est-à-dire en très-bon état de réparation. Le vieux garçon était homme d'ordre, il ne manquait pas une ardoise à son toit, pas une pierre à ses murs; mais l'ornementation intérieure était d'un goût détestable. Il y avait de l'or partout, du style nulle part. Comme on avait mis les scellés, et que jusqu'à sa dernière heure il avait été absolu et méfiant, sa gouvernante, qui ne le gouvernait pas autant que je l'avais supposé, n'avait pu se livrer au pillage. Je trouvai, outre un immeuble splendide, des fermages très-productifs, des affaires très-bien établies et de belles sommes en réserve. Je congédiai la gouvernante en la priant d'emporter les trois quarts du riche et affreux mobilier, et, cédant à une fantaisie d'artiste, à un irrésistible besoin de mettre de l'harmonie dans toutes les parties de ce monument d'un autre âge, je passai tout mon temps à m'installer avec goût, avec science, avec esprit enfin, en m'ingéniant à dissimuler le confort sous l'archéologie. Vous verrez ça demain au jour; c'est assez bien réussi, je crois, et ce sera mieux quand tout sera terminé. Seulement j'ai peur, quand je n'aurai plus rien à faire chez moi, de ne pouvoir plus y rester, car, aussitôt que je m'arrête un instant, je bâille et j'ai envie de pleurer. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que, si je voulais m'épargner beaucoup de désagréments et de méfiances, il fallait que je répondisse aux politesses qui m'étaient adressées. J'avais pris une liste des amis et connaissances de mon oncle. J'avais adressé des billets de faire part en mon nom, puisque j'étais l'unique représentant de la famille. Je reçus beaucoup de cartes, et même celles des plus gros bonnets. Je risquai mes visites. Je fus accueilli avec plus de curiosité que de bienveillance; mais il paraît que je triomphai d'emblée de toutes les préventions. On me trouva beaucoup de fond et un ton parfait. On sut que, dans mes affaires de prise de possession, je m'étais conduit en grand seigneur. Toutes mes visites me furent rendues. On me trouva occupé à rhabiller mes vieux murs, et on comprit que je n'étais pas un bourgeois ignorant. Mon goût et mes dépenses me posèrent en savant et en artiste, mon isolement acheva de me poser en homme sérieux. On s'était imaginé que j'amènerais mauvaise compagnie; quelle compagnie pouvais-je amener? Des acteurs? Je ne saurais où prendre un seul de ceux que j'ai connus courant le monde. Des ouvriers de mon village? A moins de leur faire des rentes, je ne pourrais les enlever à leur travail.

On ne se rendit pas compte de l'isolement extraordinaire où m'avait jeté une destinée exceptionnelle; on crut que je m'abstenais volontairement de camaraderie et de tapage nocturne. On m'en sut un gré infini. On m'invita à paraître dans le monde du cru. Je répondis que la mort récente de mon père me rendait encore trop triste et trop peu sociable. On m'admira d'avoir aimé mon père! Des jeunes gens, mes voisins, m'invitèrent à leurs chasses. Je promis d'y prendre part quand j'aurais fini mes travaux d'installation. Ils s'étonnèrent, en partant pour Paris à l'entrée de l'hiver, que je n'eusse pas de regret de ne pas les y suivre; ils m'eussent présenté dans le plus beau monde. Je ne voulus pas poser l'excentricité; je promis d'être plus tard un homme du monde.—Mais mon parti est bien pris, mon cher ami! J'ai déjà assez vu la plupart de ces gens-là. Leur existence ne sera jamais la mienne. Ils sont vides presque tous. Ceux qui me semblent avoir de l'intelligence et du mérite ont contracté dans le bien-être des habitudes d'oisiveté qui me rendraient fou. Ceux qui servent le gouvernement sont des machines. Ceux qui ont de l'indépendance dans les idées ne se servent pas de leur énergie intérieure ou s'en servent mal. Tous prennent au sérieux cette chose sans cohésion et sans but qu'ils appellent le monde, et où je n'aperçois rien qui ait un sens sérieux. Non, non, encore une fois, ne croyez pas que je m'en méfie de parti pris, j'y cherche au contraire avec anxiété le point lumineux qui pourrait m'attirer et me passionner. Je n'y vois qu'un fourmillement de petites choses effacées, incomplètes, inachevées. Je n'ai encore vu que les répétitions de la pièce qu'on y joue. Eh bien, cette pièce est décousue, incompréhensible, sans intérêt, sans passion, sans grandeur et sans gaieté. Les acteurs que j'ai pu étudier sont incapables de la débrouiller, car ceux qui auraient du talent sont dédaigneux ou blasés, ou bien ils sentent que leurs rôles sont irréalisables, et ils les jouent froidement. J'ai été nourri, moi, de nobles tragédies et de beaux drames. La plus mauvaise œuvre d'art a d'ailleurs un plan et vise à prouver quelque chose; une soirée dans le monde semble n'avoir pour but que de tuer le temps. Que voulez-vous qu'aille faire là un homme habitué devant le public à préciser ses gestes, à épier ses entrées, à ne pas dire un mot inutile, à ne pas faire un pas au hasard? Représenter une action, c'est faire acte de logique et de raisonnement; dire des riens dont le souvenir s'efface à mesure qu'on les dit, écouter des discussions oiseuses que le bon goût défend même d'approfondir, c'est faire preuve d'usage et de savoir-vivre; mais c'est ne rien faire du tout, et je suis incapable de me résigner jamais à ne rien faire.

La morale de ceci n'est pas qu'un comédien soit trop supérieur à la réalité pour s'identifier à elle: ne me prêtez pas cette forfanterie; mais comprenez donc qu'un artiste quelconque a fait de la réalité un moule que sa personnalité occupe et remplit. Là où son empreinte ne marque pas, il ne vit plus, il se pétrifie. J'ai besoin d'être, non pour qu'on voie qui je suis, mais pour sentir que j'existe. Pour le moment, je suis archéologue, antiquaire, numismate; plus tard, je serai peut-être naturaliste, ou peintre, ou chroniqueur, ou sculpteur, ou romancier, ou agriculteur, que sais-je? Il faudra que j'aie toujours une passion, une tâche, une curiosité; mais je ne serai jamais ni député, ni préfet, ni chasseur, ni diplomate, ni homme politique, ni thésauriseur, rien enfin de ce qui fait de nos jours ce que l'on appelle l'homme pratique. Je verrai si cette maison que je crée m'inspire quelque chose, sinon je la quitterai et je ferai de grands voyages; mais j'ai peur de la solitude en voyage comme j'ai peur de l'oisiveté dans la vie sédentaire. Ce qu'il me faudrait, ce qui est de mon âge, ce que mon cœur appelle en même temps qu'il le redoute, c'est l'amour, c'est la famille. Je voudrais être marié, car je ne saurai jamais me résoudre à me marier. Pourtant la pensée m'en est venue plusieurs fois depuis que je connais ma voisine, et il est temps que je vous parle de ma voisine.

Elle s'appelle Jeanne, et elle a les cheveux bruns ondés. Ce sont là ses seuls défauts, car ce sont ses seuls points de ressemblance avec Impéria, qui s'appelle, vous vous en souvenez, Jane de Valclos, et j'aurais voulu aimer une femme qui ne me rappelât en rien celle pour qui j'ai tant souffert. Du reste, le contraste est complet. Elle est grande et belle; l'autre était petite et jolie. Elle n'a pas la voix timbrée ni la prononciation vibrante d'une actrice. C'est une voix douce, un peu sourde et voilée, qui caresse et ne fait pas tressaillir, une prononciation qui glisse sans accuser et n'insiste que sur ce qui est très-senti. Je dirais volontiers de cette femme que c'est un instrument garni de ces cordes de soie qui n'ont pas assez de sonorité pour un orchestre d'opéra, mais qui chantent avec plus de moelleux et de suavité dans la musica di camera.

Elle est grande et belle, vous disais-je, et j'ajouterai qu'elle est un peu gauche, ce qui me plaît infiniment. Elle ne saurait pas faire trois pas sur un théâtre sans se heurter partout. Cela tient aussi à une vue courte qui ne lui permet pas de voir à l'œil nu les détails des choses. Pour moi, la source des instincts et des goûts est dans le sens de la vue. Ceux dont l'œil étendu embrasse tout sont plastiques; au contraire, ceux qui ont besoin de regarder de près sont spécialistes. La spécialité de ma voisine, c'est la vie d'intérieur, une petite activité qui ne se voit pas du dehors, mais qui est ingénieuse et incessante, une sollicitude attentive et continue, délicate et inépuisable pour ceux dont elle entreprend la guérison. Elle est le contraire de moi, qui sais pratiquer le dévouement par un grand parti pris de volonté, mais qui, rendu à moi-même, ne puis plus rien voir qu'au travers de moi-même. Elle s'oublie, elle; elle prendrait toutes les empreintes qu'on voudrait lui donner, elle saurait être un autre, voir par ses yeux, respirer par ses poumons, s'identifier à lui et disparaître.

Vous le voyez, c'est l'idéal de la compagne, de l'amie, de l'épouse. Joignez à cela qu'elle est libre, veuve et sans enfants. Elle a mon âge à peu près. Elle est assez riche pour n'avoir aucun souci de ma fortune, et sa naissance ne diffère pas de la mienne: son grand-père était un paysan. Elle a vu le monde, elle ne l'a jamais aimé. Elle veut le quitter tout à fait, n'ayant rencontré personne qui lui ait fait désirer de se remarier. Elle a appris que l'abbaye de Saint-Vandrille était à vendre pour une somme assez minime, et, comme elle a assez de goût et d'instruction pour aimer la conservation des belles choses, elle est venue passer quelques mois dans les environs, afin de savoir si le climat conviendrait à sa santé et si le pays environnant lui assurerait le genre de vie tranquille et retiré qu'elle rêve. La maisonnette qu'elle a louée touche à mon parc, et nous nous voyons une ou deux fois par semaine; nous pourrions nous voir tous les jours: l'obstacle, hélas! vient de moi, de ma pusillanimité, de mes retours vers le passé, de ma crainte de ne plus savoir aimer malgré le besoin d'amour qui me consume.

Il faut que je vous dise comment nous avons fait connaissance. C'est le plus prosaïquement du monde. J'avais été passer deux jours à Fécamp pour chercher un maître ouvrier, à l'effet de réparer de vieilles boiseries admirables, reléguées au grenier par mon prédécesseur. Revenu dans la soirée, assez tard, je dormis tard le matin, et je vis, de ma fenêtre, cette belle et charmante femme en grande conversation avec le sculpteur sur bois, qui commençait à installer son travail en plein air devant la salle du rez-de-chaussée. Elle était si simplement vêtue qu'il me fallut de l'attention pour reconnaître en elle une femme d'un certain rang dans la hiérarchie des femmes honnêtes. Je descendis dans la salle qu'il s'agissait de lambrisser, et, quand je vis la chaussure, le gant et la manchette, je ne doutai plus. C'était une Parisienne et une personne des plus distinguées. Je sortis dans la cour, je la saluai en passant, et j'allais respecter son investigation, lorsqu'elle vint à moi avec un mélange d'usage et de timidité qui donnait un grand charme à son action.

—Je dois, me dit-elle, demander pardon au châtelain de Bertheville (c'est le nom de mon abbaye) pour le sans-gêne avec lequel j'ai franchi les portes ouvertes de son manoir…

—Pardon? lui répondis-je, quand j'aurais à vous en rendre grâce!