—Voilà qui est très-aimable, reprit-elle avec une bonhomie enjouée qui ne l'empêcha pas de rougir un peu; mais je n'abuserai pas, je me retire, et, vous sachant ici, ce que j'ignorais encore, je ne me permettrai plus…
—Je vais repartir à l'instant même, si ma présence vous empêche d'examiner mes travaux.
—J'ai fini… Je venais demander quelques renseignements pour mon compte.
J'offris de lui donner ceux dont le propriétaire dispose, et elle vit tout de suite que j'allais être sérieux et parfaitement convenable. Elle ne fit donc pas de difficulté pour me dire qu'elle avait envie de Saint-Vandrille, mais qu'elle était effrayée de la dépense à y faire pour rendre ce débris habitable. Elle avait voulu savoir de mon maître ouvrier le prix de son travail. Il y avait à Saint-Vandrille un très-beau revêtement de ce genre, qui exigeait aussi une restauration.
J'avais déjà vu Saint-Vandrille, mais sans me rendre compte du parti à en tirer. Je proposai d'y aller le jour même et de faire un petit travail accompagné d'une estimation approximative des dépenses. Elle accepta en me remerciant beaucoup, mais en me disant qu'elle enverrait chercher mon travail, et en ne m'engageant point à le lui porter.
Quand elle me laissa, j'étais un peu étourdi par sa beauté et son air de franchise; je me ravisai presque aussitôt. Je me raillai de l'excès de mon obligeance, car j'allais perdre ma journée et me donner beaucoup de peine pour une personne qui ne souhaitait pas me revoir; mais j'avais promis, et deux heures après j'étais à Saint-Vandrille. J'y trouvai ma belle voisine, qui vint à moi en me remerciant de mon exactitude. Je m'étais informé d'elle dans l'intervalle. Je savais qu'elle s'appelait madame de Valdère, qu'elle habitait Paris ordinairement, qu'elle venait de louer tout près de moi, qu'elle vivait absolument seule avec une vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique, ne connaissant ou ne voulant encore connaître personne aux environs, passant ses matinées à la promenade et ses soirées à broder ou à lire.
Saint-Vandrille est, comme Jumiéges, une vaste ruine dans un petit enclos. Vous connaissez sans doute Jumiéges. Si vous ne le connaissez pas, figurez-vous l'église de Saint-Sulpice ruinée, éventrée, au milieu d'un joli jardin anglais, dont les allées sablées circulent à travers de beaux gazons sous des arcades à jour tapissées de lierre et enguirlandées de plantes folles. Les deux tours monumentales de l'église dressent leurs squelettes blancs comme de vieux os sur le beau ciel normand, si riche de couleur quand le soleil perce ses brumes. Des volées d'oiseaux de proie jettent de grands cris rauques en voletant sans cesse autour de ces donjons à jour, dont la dentelle protége leurs nids. Au bas des grandes murailles de la nef découverte croissent des arbres magnifiques et des buissons pleins de grâce. Dans un reste des anciens bâtiments de service, le propriétaire actuel, homme de science et de goût, s'est arrangé une demeure encore très-vaste et décorée dans le meilleur style. Des débris retrouvés dans les ruines, il a fait un musée intéressant. C'est une habitation à la fois sévère, confortable et charmante, en face d'un splendide décor que vivifie et parfume une admirable végétation, bien dirigée dans sa pittoresque ordonnance.
En examinant Saint-Vandrille, nous ne parlâmes que de Jumiéges, dont l'appropriation était à mes yeux un chef-d'œuvre et pouvait servir de type aux projets de madame de Valdère.
—Je comprends très-bien, me dit-elle, que l'acquisition de ces monuments historiques crée des devoirs sérieux. Les restaurer n'appartient qu'à des fortunes princières, et je ne vois pas trop où serait le grand profit pour l'art et la science, qui ont bien assez de spécimens archéologiques encore debout. Je n'attache, d'ailleurs, aucun prix à ce qui est presque entièrement refait à neuf, avec des matériaux nouveaux et par des mains qui n'ont plus l'individualité du passé. Quand une ruine est vraiment une ruine, il faut lui laisser sa beauté relative, son grand air d'abandon, son mariage avec la plante qui l'envahit et la solennité de son enseignement. La préserver de la dévastation brutale, l'encadrer de verdure et de fleurs, c'est tout ce qu'on peut et doit faire, et cette partie de ma mission, je la remplirais assez bien, je crois; j'aime les jardins et je m'y entends un peu; mais l'appropriation de mon habitation personnelle à ce voisinage exigeant, voilà ce qui m'inquiète. Et puis, ajouta-t-elle, il y a dans ce genre de propriété une servitude qui m'effraye: on n'a pas le droit d'en refuser l'entrée aux amateurs et même aux oisifs et aux indifférents. Dès lors, on n'est plus chez soi, et que deviendrai-je, moi qui chéris la solitude, si je ne peux me promener dans mes ruines qu'à la condition d'y rencontrer à chaque pas des Anglais ou des photographes? Si nous étions aux portes de Paris, on aurait des jours et des heures à sacrifier au public; mais ici a-t-on le droit de refuser la porte à des gens qui ont fait trente ou quarante lieues pour voir un monument dont vous n'êtes en réalité que le gardien ou le cicerone?
A cela, je n'avais rien à répondre. Je savais par quelles exigences indiscrètes, par quelles brutales récriminations, l'inépuisable obligeance de notre voisin de Jumiéges était souvent payée. Je conseillai à madame de Valdère de se construire un chalet au milieu des bois et de ne plus penser à Saint-Vandrille.