J'étais gai comme un pinson; mais le reste de la nuit dut paraître mortellement long à ces pauvres naufragées. Pour nous, il passa comme un instant, et le soleil nous surprit travaillant depuis quatre heures sans nous douter du temps écoulé. Aucun pirate ne s'était montré, le radeau était à flot; Moranbois en prit le commandement et s'y installa avec le patron et un des matelots. Il n'y avait place que pour trois, et Moranbois ne se fiait qu'à lui-même pour nous amener de prompts secours. Nous le vîmes avec émotion sauter sur cette misérable épave sans vouloir dire adieu à personne et sans montrer la moindre inquiétude. La mer était furieuse autour de l'écueil; mais nous apercevions à quelques milles une longue bande de rochers qui nous semblait être la côte de Dalmatie, et nous espérions que la traversée de notre ami serait rapide. Nous fûmes donc surpris de voir que le radeau, au lieu de se diriger de ce côté, gagnait le large, et bientôt il disparut derrière les lames amoncelées qui nous faisaient un très-court horizon. C'est que le prétendu rivage n'était qu'une série d'écueils pires que celui où nous nous trouvions; nous pûmes nous en convaincre quand la brume du matin se dissipa. Nous étions dans une véritable impasse, entourés d'îlots plus hauts que le nôtre et qui nous dérobaient entièrement l'horizon du côté de la terre, sauf quelques pointes d'un blanc rosé qui nous apparaissaient au loin; c'était le sommet des alpes de la Dalmatie que nous avions déjà aperçues de la côte d'Italie, et dont il semblait que la traversée de l'Adriatique nous eût à peine rapprochés. Le matelot qu'on nous avait laissé ne nous renseigna en aucune façon; il ne parlait qu'un esclavon inintelligible, et, comme Marco l'avait un peu raillé en mer, il ne voulait plus répondre à nos questions.
Du côté de la pleine mer, nous n'avions que d'étroites échappées, l'Alcyon s'étant buté de façon à cacher son désastre à tous les points de l'horizon. Le splendide écroulement de montagnes submergées qui nous environnait présentait un décor magnifique d'horreur et navrant de nudité: pas un brin d'herbe sur la roche, pas un varech attaché à ses flancs, aucun espoir fondé de pêcher quoi que ce soit dans ces eaux claires et profondes, aucune chance d'en franchir les vagues toujours irritées, sans un secours du dehors. Nous fîmes en vain dix fois le tour de notre prison. De nulle part on n'apercevait un rivage hospitalier, et nous consultions en vain nos guides et nos cartes. En vain nous nous disions que les côtes orientales de l'Adriatique sont semées d'îles habitées; il n'y avait pas trace de vie autour de nous.
Nous ne fûmes pas encore trop effrayés de cette situation. On devait circuler sur toutes les côtes, et nous ne tarderions pas à voir apparaître de petites voiles autour de nous; dans tous les cas, le radeau ne pouvait tarder à en aborder quelqu'une et à lui signaler notre détresse.
Avec le retour du soleil, le vent avait complétement changé. Il soufflait de l'ouest avec violence, circonstance inquiétante sous tous les rapports. Aucune barque de pêche ne pouvait se mettre en mer, et aucune embarcation de voyage ne devait s'aventurer dans le voisinage des écueils. Moranbois pourrait-il aborder quelque part sans se briser! On avait lesté son radeau d'autant de vivres qu'il avait pu en contenir. Ce qui nous restait n'était pas rassurant, et nous jugeâmes prudent de retarder le plus possible le moment d'y recourir. La petite marée qui se fait sentir dans l'Adriatique gagnait l'entrée du bassin, et nous espérions, Marco et moi, qu'elle nous apporterait des coquillages, dont nous étions résolus à nous contenter pour ne pas toucher à la soute aux provisions.
Nous guettâmes le flot pour l'empêcher de remporter les richesses qu'il devait nous livrer. Il n'apporta que des coquilles vides. Impéria, qui avait repris son sang-froid, me pria de lui ramasser les plus jolies. Elle les prit, les tria, et, assise sur une pointe du roc, elle tira de sa poche la petite trousse à ouvrage d'aiguille qui ne la quittait jamais, et se mit à enfiler en collier ces tristes joyaux comme si elle eût dû s'en parer le soir pour aller au bal. Pâle et déjà amaigrie par une nuit de souffrance et d'angoisse mortelle, battue du vent, qui ne jouait pas avec sa chevelure, mais qui semblait vouloir la lui arracher, elle était sérieuse et douce comme je l'avais vue dans le foyer de l'Odéon, sortant de maladie et déjà travaillant à sa guipure, en attendant qu'on l'appelât pour travailler sur la scène.
—Tu la regardes, me dit Bellamare, qui la contemplait aussi; cette fille est certainement à un échelon au-dessus de l'humanité; elle est là comme un ange au milieu des damnés.
—Est-ce que vous souffrez? lui dis-je en le regardant avec surprise.
Je le trouvais si changé, que j'en fus effrayé. Il comprit et me dit en souriant:
—Tu n'es pas moins effrayant que moi; nous sommes tous effrayants! Nous sommes surmenés de fatigue. Il faut manger; autrement, nous serons tous fous dans dix minutes.
Il avait raison. Lambesq commençait à se prendre de querelle avec Marco, et Purpurin, couché à moitié dans l'eau, récitait d'un air hébété des vers qui n'avaient aucun sens.