On courut aux provisions; elles n'étaient point avariées, mais, fournies par le patron de l'Alcyon, qui spéculait sur tout, elles étaient de très-mauvaise qualité, sauf le vin, qui était bon et en quantité suffisante pour plusieurs jours. Les femmes furent servies les premières. Une seule mangea de grand appétit, ce fut Régine, qui but d'autant, et comme nous n'avions pas d'eau potable, la caisse s'étant effondrée dans le naufrage, elle fut bientôt complétement ivre et alla dormir dans un coin où la vague l'eût emportée, si nous ne l'eussions conduite un peu plus haut sur la falaise.
Lambesq, déjà surexcité, s'enivra aussi, et le petit Marco, qui pourtant était sobre, fut vite pris d'une gaieté fébrile. Les autres s'observèrent, et je mis de côté une partie de ma ration d'aliments sans qu'on s'en aperçût. Je commençais à me dire que Moranbois, s'il n'était pas englouti par la mer ou brisé à la côte, pouvait tarder à revenir, et je voulais soutenir les forces d'Impéria aux dépens des miennes jusqu'à la dernière heure.
Aucune voile ne nous apparut durant cette journée qui devint brumeuse vers midi. Le vent tomba et le froid diminua. Nous nous occupâmes de construire un abri pour les femmes en brisant le rocher qui tenait le milieu entre le marbre blanc et la craie, et nous offrait peu de résistance. On y creusa une espèce de grotte dont on augmenta l'étendue avec un petit mur en pierres sèches. On leur fit un lit commun avec des caisses et des ballots, et on couvrit le tout d'une toile de décor qui, étrange dérision de la destinée, représentait la mer vue à travers des rochers. Une autre toile, retenue aux parois des rochers véritables par des cordes, forma le cabinet de toilette et le vestiaire de ces dames.
On s'occupa ensuite d'établir une vigie qui pût dépasser les écueils du côté de la mer. Nous guettâmes en vain les flots qui battaient notre prison; ils n'apportèrent pas le moindre débris de la mâture de l'Alcyon. Les faibles rouleaux de nos toiles de théâtre ne purent résister à la plus faible brise de mer; malgré l'art et le soin que nous mîmes à les assujettir, ils furent emportés au bout de peu d'instants et il fallut renoncer à planter le signal de détresse.
La nuit nous surprit avant que nous eussions pu songer à nous construire un abri quelconque. Le vent d'est revint et souffla de nouveau très-froid et très-rude. Trois ou quatre fois, nous dûmes replacer et consolider la tente des femmes, qui reposaient quand même, sauf Anna, qui rêvait et jetait de temps en temps un cri perçant; mais les autres étaient trop accablées pour s'en préoccuper.
Il nous restait bien quelques mauvais copeaux pour allumer du feu; Bellamare nous engagea à ménager cette ressource pour le moment extrême et dans le cas où l'un de nous se trouverait malade sérieusement. Nous pouvions être délivrés d'un moment à l'autre par l'approche d'une embarcation; mais il était évident aussi que nous pouvions être prisonniers tant que le vent forcerait les navires à se tenir en pleine mer, ou tant que le brouillard de la journée nous empêcherait d'être signalés.
Le froid devint si vif vers le matin, que nous sentions tous la fièvre nous envahir. Nous avions encore quelques vivres, mais personne n'avait faim, et on essayait de se réchauffer avec le contenu du tonneau de vin de Chypre, qui soulageait un instant et augmentait bientôt l'irritation.
Nous n'étions pourtant qu'au début de nos souffrances. La journée qui suivit nous apporta des torrents de pluie dont on se réjouit d'abord. Nous pûmes étancher notre soif et faire une petite provision d'eau douce dans le peu de vases qu'on avait; mais nous étions glacés, et, la soif apaisée, la faim revint plus intense. Bellamare, secondé par l'assentiment de Léon, de Marco et de moi, décréta que nous devions résister le plus longtemps possible avant d'attaquer nos dernières ressources.
Cette seconde journée de vaine attente amena pour tous la première notion d'un abandon possible sur cette roche stérile. Le sentiment de détresse morale augmenta le mal physique. Nous fûmes plus consternés que nous ne l'avions été au moment du naufrage. Lambesq devint insoutenable de plaintes inutiles et de vaines récriminations. Le matelot qui nous était resté et qui était une véritable brute, parlait déjà en pantomime de tirer au sort lequel de nous serait mangé.
Le soir, la pluie ayant cessé, on brûla, pour ranimer Anna qui s'évanouissait à chaque instant, le peu de bois que l'on avait. Impéria, à qui je fis accepter les aliments que j'avais mis en réserve, les lui fit prendre; ce qui restait en magasin disparut pendant la nuit, dévoré par Lambesq ou par le matelot, peut-être par tous les deux. Toute l'eau douce mise en réserve y passa ou fut gaspillée.