—Impéria insensible et mon ambition déçue, c'est tout un, répondit-il. Ces deux premiers éléments de vitalité sont le point de départ de ma vie. J'ai perdu les trois plus belles années de ma jeunesse à les voir m'échapper jour par jour, heure par heure. Je retrouverai peut-être des biens préférables; mais ce que je ne retrouverai pas, c'est mon cœur d'enfant, mon espoir obstiné, ma confiance aveugle, mes aspirations de poëte, mes jours d'insouciance et mes jours de fièvre. Tout cela est fini, fini! Je suis un homme fait, et j'aime une femme faite. Je suis excellent, elle est adorable; nous pourrons être très-heureux… Me voilà riche comme un nabab et logé comme un prince. D'un grabat bourré de paille, je passe à un lit d'or et de soie. Je peux contenter toutes mes fantaisies, me griser avec du vin qui a cent ans de bouteille, avoir un harem mieux installé et mieux caché que celui du prince Klémenti. Je peux avoir mieux que lui un théâtre, une troupe à mes gages; mon oncle m'a fait une subvention de cent mille francs, comme celle de l'Odéon! J'aurai de l'art pour mon argent, comme j'ai de la poésie par droit d'héritage, une belle nature où je taille et plante à mon gré. Voyez! n'est-ce pas un site romantique? ajouta-t-il en tirant le rideau ouaté de la fenêtre et en me montrant le paysage à travers les vitres claires, diamantées au bord par la gelée. Regardez! je n'aime pas les persiennes. Rien n'est plus doux que de regarder du coin de son feu les frimas du dehors. La neige ne tombe plus que par légers flocons que la lune argente mollement. Là-bas, au-dessous de mon parc, la Seine, large comme un bras de mer, coule paisible et puissante. Ces grands cèdres noirs qui encadraient le fond laissent glisser sans bruit sur la neige qui tapisse leurs pieds les amas de neige qui tapissent leurs branches. Voilà un beau décor délicieusement éclairé! c'est grand et solennel, c'est morne, c'est muet comme un cimetière, c'est mort comme moi!… O Impéria!
En jetant ce nom, d'une voix déchirée qui fit vibrer sur les consoles les Amours en porcelaine de Saxe et les cristaux de Bohême, il frappa du pied comme un nécromant qui évoque un spectre rebelle; tout vibra de nouveau et tout rentra dans le silence. Il donna un coup de poing qui fit voler en éclats toute une étagère chargée de précieux bibelots, puis se mit à rire en disant avec un sang-froid amer:
—Ne faites pas attention; j'ai souvent besoin de casser quelque chose!
—Laurence, mon cher Laurence, lui dis-je, vous êtes plus malade que je ne pensais! Ceci n'est pas une affectation, je le vois. Vous souffrez beaucoup, et vous vous soignez à contre-sens. Il faut quitter cette solitude, il faut voyager, mais avec une compagne. Il faut épouser madame de Valdère et partir avec elle.
—S'il ne s'agissait que de moi, reprit-il, je n'hésiterais pas, car elle me plaît, et je suis sûr qu'elle est tendre et dévouée; mais, si je ne la rends pas heureuse, si mes tristesses et mes bizarreries l'affligent et la découragent! En ce moment, elle ne songe qu'à me guérir du passé; je ne lui cache plus rien, elle l'exige. Tout ce que je vous dis, elle l'entend; tout ce que je vous laisse voir, elle le voit; tout ce que je souffre, elle le sait. Elle me questionne, elle me devine, elle me fait raconter tous les détails de ma vie passée et présente. Elle s'y intéresse, elle me plaint; me console, me gronde et me pardonne. C'est une amie angélique, elle croit me guérir, et je me laisse faire; et je m'imagine qu'elle me guérit, et je sens qu'elle me calme. Elle ne s'inquiète pas trop de mes rechutes. Elle a une patience inouïe! Eh bien, oui, elle m'est nécessaire et je ne pourrais plus me passer du baume qu'elle met sur mes blessures; mais je crains que mon amour ne soit égoïste… odieux peut-être!… car, si on venait un matin frapper à ma porte en disant: «Bellamare est en bas avec Impéria, ils viennent te chercher pour jouer la comédie à Caudebec ou à Yvetot,» je sens que je descendrais comme un fou, que je sauterais en pleurant de joie dans leur carriole, et que je les suivrais au bout du monde… Comment voulez-vous qu'avec cette folie dans le cerveau je jure à une femme de cœur de ne vivre que pour elle? Quels seraient son humiliation et son désespoir d'avoir couvé si tendrement cet œuf de colombe sédentaire d'où s'échapperait un pigeon voyageur! Non, je ne suis pas encore mûr pour le mariage, il ne faut pas me dire de me hâter. Il faut me donner le temps de me porter en terre et de ressusciter, si la chose est possible!
Il avait raison. Nous nous quittâmes à trois heures du matin, je devais absolument repartir à sept; mais je lui jurai de dépêcher mes affaires et de revenir passer une semaine avec lui.
J'étais depuis deux jours à Duclair, et je déjeunais seul à la table d'hôte, n'ayant pu arriver à l'heure accoutumée, lorsque je vis entrer un homme encore jeune, c'est-à-dire pas très-jeune, et pas très-beau, c'est-à-dire assez laid, dont le salut, le regard et le sourire me prévinrent en sa faveur. Il s'assit devant moi et mangea à la hâte, sans paraître se soucier de ce qu'on lui servait et tout en consultant un carnet de notes. Je le pris pour un voyageur de commerce. Je ne sais quoi d'enjoué, de railleur et de bienveillant à la fois me faisait désirer qu'il me parlât; mais il paraissait trop bien élevé pour entamer la conversation à tort et à travers, et je pris le parti de le prévenir en lui demandant, ce que je savais fort bien, à quelle heure passait le bateau à vapeur pour le Havre.
—Je crois, répondit-il, qu'il passe à deux heures.
Ce peu de paroles fut un trait de lumière pour moi; il parlait du nez! Une vague révélation s'était déjà faite en moi à mon insu. J'avais envie de lui demander son nom, lorsque je le vis s'approcher d'un encrier et mettre l'adresse d'une lettre qu'il avait tirée de sa poche. J'eus l'indiscrétion de jeter les yeux sur cette lettre et j'y lus: A Monsieur Pierre Laurence, à Arvers…
—Permettez, lui dis-je, je viens, par une de ces distractions qui ne s'expliquent pas, de regarder le nom que vous écriviez, et je crois devoir vous donner un renseignement. Laurence n'est plus à Arvers.