C'était de mauvais goût, j'en convins; mais que devait-elle attendre d'un ancien amoureux de théâtre?
—Taisez-vous, dit-elle, vous vous calomniez! Je vous connais très-bien; mon amie avait reçu assez de lettres de M. Bellamare pour vous apprécier, et, moi qui ai lu ces lettres, je sais qui vous êtes. N'espérez pas m'en faire douter.
—Qui suis-je, selon vous?
—Un homme sérieux et délicat qui ne fera jamais légèrement la cour à une femme qu'il estime; un homme qui, pendant trois ans, a caché son amour à Impéria, parce qu'il la respectait. Dès lors, une femme qui se respecte et qui sait cela n'accepterait pas volontiers le marivaudage avec vous; convenez-en.
Je ne fis donc pas la cour à madame de Valdère, je ne la lui fais pas; mais je la vois souvent, et je l'aime. Il me semble qu'elle m'aime aussi. Peut-être suis-je un fat, peut-être n'a-t-elle pour moi que de l'amitié,—comme Impéria! C'est peut-être ma destinée d'inspirer l'amitié. C'est doux, c'est pur, c'est charmant, mais cela ne suffit pas. Je commence à m'irriter de cette confiance dans ma loyauté, qui n'est pas si réelle qu'elle le paraît, puisqu'elle me coûte. Et voilà où j'en suis! Amoureux timide et méfiant, impatient et craintif, parce que… parce que, faut-il tout vous dire? j'ai autant de peur d'être aimé que de peur de ne pas l'être. Je vois que j'ai affaire à une femme foncièrement honnête, qui ne comprendrait pas un amour de passage quand elle peut m'appartenir à jamais. J'aspire au bonheur de posséder une telle femme et de l'aimer toujours, comme je me sais capable d'aimer. Il ne tient qu'à moi de lui donner cette confiance en lui exprimant une passion vraie, et je reste là depuis bientôt deux mois comme un écolier qui craint de se laisser deviner et qui craint qu'on ne le devine pas. Pourquoi, me direz-vous?…
—Oui, m'écriai-je, pourquoi? Dites pourquoi, mon cher Laurence!… confessez-vous entièrement.
—Eh! mon Dieu, répondit-il en se levant et en se promenant avec agitation dans la chambre bleue, parce que j'ai contracté dans ma vie errante une maladie chronique très-grave: le vouloir irréalisable, la fantaisie de l'impossible, l'ennui du vrai, l'idéal sans but déterminé, la soif de ce qui n'est pas et ne peut pas être! Ce que j'ai rêvé à vingt ans, je le rêve toujours; ce qui m'a fui, je le cherche toujours dans le vide.
—La gloire de l'artiste! est-ce cela?
—Peut-être! J'ai eu à mon insu quelque ambition inassouvie. Je me suis cru modeste parce que je voulais l'être; mais ma vanité froissée a dû me ronger, comme ces maladies qu'on ne sent pas et qui vous tuent. Oui, ce doit être cela! j'aurais voulu être un grand artiste, et je ne suis qu'un critique intelligent. Je suis trop cultivé, trop raisonneur, trop philosophe, trop réfléchi; je n'ai pas été inspiré. Je ferai très-bien un peu de tout, je ne serai maître en rien. C'est une souffrance de comprendre le beau, de l'avoir analysé, de savoir en quoi il consiste, comment il éclôt, se développe et se manifeste, et de ne pouvoir le faire jaillir de soi-même. C'est comme l'amour, voyez-vous! on le sent, on le touche, on croit le saisir; il vous échappe, il vous fuit. On reste devant le souvenir d'un rêve ardent et d'une déception glacée!
—Impéria! lui dis-je, c'est Impéria! Vous y pensez toujours!