—Il l'a fait sans me dire votre nom, que je sais d'aujourd'hui seulement. Dans le wagon où j'ai appris la brillante position de Laurence, quelqu'un a dit: «Il épousera sa voisine, madame de Valdère.» Soyez donc heureuse sans scrupule et sans effroi, chère madame. J'ai appris cela avec un grand plaisir. J'aime Laurence comme un frère.
—Jurez-le, chère enfant, c'est comme un frère que vous l'avez pleuré?
—Je vois que ces larmes vous resteront sur le cœur; il faut que ma confiance réponde à la vôtre. Vous saurez tout en peu de mots, car vous connaissez toute ma vie, hormis l'histoire secrète de mes sentiments.
—Dites-moi, dites-moi tout! s'écria madame de Valdère.
Impéria se recueillit un instant, et raconta ainsi son histoire:
—Vous savez comment et pourquoi je suis entrée au théâtre. Laurence a dû vous le dire. Je voulais faire vivre mon père, et, malgré toutes les vicissitudes de mon existence, j'ai réussi à lui donner jusqu'à son dernier jour autant de bien-être qu'il en pouvait goûter dans l'état de folie douce où il était tombé. J'allais le voir tous les ans, il ne me reconnaissait pas; mais je m'assurais qu'il ne manquait de rien, et je revenais tranquille. C'est à M. Bellamare que je dois d'avoir pu remplir ce devoir, et c'est de M. Bellamare que je vais vous parler. Quand, pour la première fois, j'allai le trouver secrètement pour lui demander de faire de moi une artiste, il n'était pas un inconnu pour moi. Il était venu monter et diriger une comédie d'enfants et d'amis intimes que nous préparions à Valclos pour la fête de mon pauvre père. J'avais douze ans. Bellamare était encore jeune. Sa laideur comique m'égaya beaucoup d'abord; puis son esprit, sa bonté, sa grâce tendre avec les enfants, prirent mon cœur d'enfant et s'en emparèrent pour jamais.
—Quoi! s'écria madame de Valdère, c'est Bellamare que vous aimez? Est-il possible?
—C'est lui, répondit avec fermeté mademoiselle de Valclos, c'est ce pauvre homme qui a toujours été laid, qui sera bientôt vieux et qui restera toujours pauvre… Regardez-moi; je serai bientôt comme lui, le temps a bien effacé les différences! Quand j'avais douze ans, il en avait trente, et mes yeux ne calculaient pas. Quand il m'eut fait répéter mon rôle, étudier mes gestes, et qu'il m'eut encouragée paternellement en me disant que j'étais née artiste, je fus prise d'un grand orgueil, et le souvenir de l'homme qui m'avait dit le mot de ma destinée s'imprima dans mon cerveau comme le toucher d'un esprit mystérieux venu d'une autre sphère pour m'avertir de ma vocation. Le jour où il quitta Valclos, les petits garçons qu'il avait fait jouer dans notre comédie se jetèrent à son cou. Il était si bon, si gai, il les gouvernait si bien en les amusant, que tous l'adoraient. Il vint à moi et me dit:
»—Mademoiselle Jane, n'ayez pas peur! je ne vous demanderai pas la permission de vous embrasser. Je suis trop laid, et vous êtes trop jolie; mais ma main n'est pas si laide que ma figure, voulez-vous y mettre votre petite main?
»Je fus attendrie, sa main était très-belle. J'oubliai sa figure, je lui jetai les bras au cou et l'embrassai sur les deux joues. Il sentait bon, il a toujours eu un grand soin de sa personne. Sa figure était douce et unie. Depuis ce moment-là, je ne l'ai jamais vu laid.