»Quand il fut parti, on parla beaucoup de lui chez nous. Mon père, qui était un homme de mérite, très-lettré, faisait le plus grand cas de l'intelligence et des sentiments de Bellamare. Il le traitait en homme sérieux et le considérait comme un véritable artiste. Bellamare avait beaucoup de succès dans notre province, où il donnait alors des représentations. Mes parents y assistaient souvent. J'obtins un jour de les y suivre. Il jouait Figaro. Il était bien costumé, bien grimé, plein de vivacité, d'élégance et de grâce; il me parut charmant. Ses défauts mêmes, son mauvais organe, me plurent. Il m'était impossible de séparer ses désavantages physiques de ses qualités. On l'applaudit passionnément. Je fus exaltée par son succès, on me permit de lui jeter un bouquet dont la bandelette portait ces mots: La petite Jane à son professeur. Il porta le bouquet à ses lèvres en me regardant d'un air attendri. J'étais ivre de fierté. Mes petits cousins partageaient mon ivresse; ils connaissaient l'acteur en renom, l'artiste applaudi, triomphant! Ils avaient joué avec lui, ils l'avaient tutoyé, ils les avait appelés gravement: Mes chers camarades. On ne put les empêcher d'aller dans l'entr'acte l'embrasser dans les coulisses. Il leur remit pour moi une photographie qui le représentait dans son joli costume de Figaro, et il leur dit:
»—Vous conseillerez à votre cousine de regarder ce museau-là quand elle aura quelque petit chagrin, ça lui rendra l'envie de rire.
»Il était loin d'être grotesque dans ce rôle, et le hasard de la photographie l'avait encore flatté. Je la reçus avec orgueil, je la gardai avec un soin religieux; non-seulement je ne le voyais plus laid, mais je le voyais beau.
»L'amour est plus précoce qu'on ne croit chez les jeunes filles. J'étais une enfant, j'ignorais le trouble des sens; mais mon imagination était envahie par un type et mon cœur dominé par une préférence. Je n'en faisais pas mystère, j'étais trop innocente pour cela. On ne s'en inquiéta nullement; on n'y attachait aucune importance, et, comme on ne parlait de Bellamare que pour vanter sa probité, son talent, son instruction littéraire, son savoir-vivre et le charme de sa conversation, rien ne combattit mon idéal.
»Quand vint l'âge de raison, je ne parlais plus de lui, mais je rêvais d'être actrice et ne m'en vantais pas. Tous les ans, on jouait une nouvelle comédie pour la fête de mon père. Bellamare n'était plus là, mais je m'efforçais de jouer de mieux en mieux. On me trouvait remarquable, je croyais l'être, je m'en réjouissais. Je n'avais de goût que pour la littérature de théâtre, j'apprenais et je savais par cœur tout le répertoire classique. J'écrivais même de petites comédies bien niaises, et je faisais de grands vers, bien maladroits sans doute, mais que mon bon père trouvait admirables. Il encourageait mon goût et ne devinait rien.
»Vous savez dans quelle douloureuse circonstance j'allai trouver Bellamare pour lui confier mes malheurs et mes projets. Dans cette entrevue secrète, je le vis profondément ému; au premier abord, il m'avait paru très-vieilli. Son regard attendri et brillant le rajeunit tout à coup à mes yeux. C'est là seulement que je me rendis compte du sentiment qu'il m'inspirait, et j'eus un frisson de terreur en sentant qu'il pouvait me deviner.
»Il m'eût aimée, aimée passionnément, je le sais, maintenant que je l'ai vu aimer d'autres femmes; mais son amour était un éclair et se dissipait aussitôt qu'il était assouvi. Bellamare est le véritable artiste d'un autre temps, avec toutes les qualités ardentes, tous les travers ingénus, tous les entraînements, toutes les lassitudes que comporte une vie d'insouciance et de surexcitation. Il m'eût aimée et trahie, secourue et assistée, mais oubliée comme les autres. L'eussé-je fixé, il ne m'eût pas épousée: il était marié.
»Je ne devinai pas tout cela au premier abord; mais j'eus peur de moi-même, et, en me reprenant, je lui montrai tant de fermeté dans mes principes d'honneur, qu'il changea tout à coup de visage et d'accent. Il me jura d'être mon père, il m'a tenu parole.
»Et moi, je l'ai toujours aimé, bien qu'il m'ait fait beaucoup souffrir en menant sous mes yeux la vie d'un homme de plaisir, ne parlant jamais de ses aventures,—il a beaucoup de retenue et de pudeur,—mais ne pouvant pas toujours cacher ses émotions. Il y a eu des intervalles assez longs où j'ai cru ne plus l'aimer et où je me suis applaudie de n'avoir jamais confié mon secret à personne. Ma fierté, trop souvent blessée, est la cause bien simple de ma discrétion invincible. Si j'avais avoué la vérité à Laurence ou à tout autre, je les aurais vus rire amèrement de ma folie. Je n'ai pu me résoudre à être ridicule. Mon silence et la persistance de mon affection m'ont empêchée de l'être. Bellamare, ne soupçonnant pas la nature de mon attachement, n'a jamais eu de torts envers moi.
»Un seul ébranlement s'est produit dans l'équilibre où je m'étais maintenue. L'amour de Laurence m'a troublée et fait souffrir. Je vous ai promis de tout dire, je ne vous cacherai rien.