»La première fois que je le remarquai, il ne me plut pas. Quand, depuis l'enfance, on a fait son type de prédilection d'une physionomie riante et caressante, de beaux traits avec un regard triste, cette expression un peu menaçante que donne un amour contenu, causent plus d'effroi que de sympathie. Je fus très-sincère en disant de Laurence que je n'aimais pas les beaux garçons.—Je fus touchée de son dévouement, j'appréciai son noble caractère; mais, quand vous l'avez vu à Blois, je ne sentais absolument rien de plus pour lui que pour Léon, bien que sa société fût plus aimable et me plût davantage. Quand il nous quitta, je ne m'en aperçus pas beaucoup. Quand je le retrouvai gravement malade à Paris, je le soignai comme j'aurais soigné Léon ou Moranbois. Les pauvres se soignent mutuellement sans aucune de ces prudentes réserves que les riches peuvent conserver entre eux jusqu'au lit de mort. Nous ne pouvons guère nous faire remplacer, nous autres; nous nous assistons personnellement, nous nous aimons peut-être davantage.

»Vous devez d'ailleurs savoir par Laurence quel genre d'amitié expansive, familière, confiante, fait naître entre camarades de théâtre la vie en commun. On se querelle beaucoup, chaque réconciliation resserre le lien fraternel; on se blesse pour un rien, on se demande pardon à l'excès. Notre association éprouva de grandes traverses. Vous savez notre naufrage, la mort tragique de Marco, nos aventures de brigands, nos triomphes, nos revers, nos dangers, nos souffrances, toutes les causes d'exaltation qui firent, de cette amitié à plusieurs, une sorte d'ivresse collective. C'est à cette époque, c'est au retour de cette émouvante campagne, que l'amour de Laurence commença de me troubler. Je vis clairement qu'il ne l'avait pas vaincu et qu'il en souffrait toujours. Quand il revint me le dire ouvertement, j'avais, cette fois, souffert pour mon compte en son absence. Voici ce qui était arrivé.

»Bellamare m'avait beaucoup fâchée sans le savoir. Il avait appris la mort de sa femme. Il avait parlé de se remarier pour avoir une amie, une compagne, une associée à perpétuité, et il m'avait ingénument consultée en me disant qu'il avait songé à Anna. Elle était bien jeune pour lui, disait-il, mais elle avait eu plusieurs amours et deux enfants. Elle devait avoir soif d'une vie tranquille, car, par nature, elle était sage. Avec un bon mari, elle le serait gaiement et sans regret.

»Je ne montrai aucun dépit. Je parlai à Anna, qui se prit à rire aux éclats; elle adorait Bellamare, mais filialement. C'était une femme de l'âge et de la tournure de Régine qui convenait, disait-elle, à notre bien-aimé directeur.

»Je baissai la tête; mais, quand je voulus rendre cette réponse à Bellamare, il sut à peine de quoi je lui parlais. Il avait oublié sa fantaisie. Il riait du mariage, il se déclarait incapable d'avoir une femme fidèle, parce qu'il eût fallu prêcher d'exemple. Il disait qu'en me parlant d'Anna la veille, il était complétement grisé par le rôle de mari qu'il venait de jouer dans la Gabrielle d'Emile Augier. Il avait rêvé famille, il adorait les marmots. Il n'en avait jamais eu. C'est pourquoi il pensait au mariage au moins une fois tous les dix ans.

»Je me trouvai bien folle et bien humiliée. Je jurai qu'il ne se douterait jamais de mon amour. Laurence arriva sur ces entrefaites, et sa passion m'étourdit. Je sentis que j'étais femme, que j'étais seule à jamais dans la vie, que le bonheur venait peut-être à moi, que mon refus était injuste et cruel, que j'allais briser le cœur le plus généreux, le plus fidèle et le plus pur. Je faillis dire: «Oui, partons ensemble!»

»Mais cela ne dura qu'un instant, car, pendant que Laurence me parlait, je voyais Bellamare errer de loin dans une attitude brisée, et je me disais qu'en me donnant à un autre amour il fallait abjurer, ensevelir pour jamais celui qui avait rempli ma vie de courage, d'honneur et de travail. Cet homme que j'aimais depuis mon enfance, qui m'avait aimée si saintement malgré la légèreté de ses mœurs, qui me vénérait comme une divinité et qui ne m'aimait pas parce qu'il m'aimait trop, il fallait ne jamais le revoir. Cet immense respect qu'il avait eu pour moi, il ne l'aurait plus pour personne. Ce dévouement à toute épreuve que j'avais eu pour lui, dans quel cœur de femme le retrouverait-il? Quand on parlait à une autre d'aimer Bellamare, elle riait! Moi seule étais assez obstinée pour vouloir être la compagne de sa misère, le soutien de sa vieillesse, la réhabilitation de sa laideur. Moi seule, qui ne lui avais jamais inspiré de désirs, je connaissais le côté chaste, religieux et vraiment grand de cette âme mobile, ardemment éprise d'idéal. Je voyais son front se dégarnir, ses yeux se creuser, son rire devenir moins franc, et des moments de lassitude profonde qui rendaient son jeu moins net, ses accès de sensibilité plus nerveux, parfois fantasques. Bellamare sentait les premières atteintes du découragement, car il me pressait d'épouser Laurence, et moi, je sentais en lui une sorte de désespoir, comme celui d'un père qui jette sa fille unique dans les bras de l'époux qui va l'emmener pour jamais.

»Je vis l'avenir, la troupe bientôt désunie, l'association rompue, Bellamare seul, cherchant de nouveaux compagnons, tombant dans les mains des exploiteuses et des fripons. Je savais bien que mon influence sur lui et sur les autres, l'appui que j'avais toujours prêté aux sévères économies de Moranbois, la douceur que j'avais mise à calmer les amertumes secrètes et toujours croissantes de Léon, mes remontrances à Anna pour l'empêcher de s'envoler avec le premier venu, retenaient seuls depuis longtemps cette chaîne toujours flottante, dont je rattachais toujours patiemment les anneaux. Et j'allais quitter cet homme de bien, ce noble artiste, ce tendre père, cet ami de quinze ans, parce qu'il était moins jeune et moins beau que Laurence!

»J'eus horreur de cette pensée, je pleurai sottement, sans pouvoir le cacher à celui que mon égoïsme regrettait et que ma fermeté brisait; mais, tout en pleurant devant lui, tout en sanglotant dans le sein de Bellamare, qui n'y comprenait rien, je renouvelai à Dieu mon serment de ne le jamais quitter, et je me consolai du départ de Laurence, car j'étais contente de moi.

»Et maintenant que trois ans se sont encore écoulés sur mon sacrifice, trois ans qui ont certainement dû guérir Laurence, et durant lesquels j'ai été plus que jamais nécessaire et utile à Bellamare, car je l'ai vu enfin mûrir, se préoccuper du lendemain par affection pour moi, se priver des vains plaisirs pour me soigner quand j'étais souffrante, renoncer aux enivrements qui l'avaient dominé jusque-là, dans la crainte de dissiper les ressources personnelles qu'il voulait me consacrer, en un mot, faire acte d'un homme prévoyant et contenu, la chose la plus impossible pour lui, dans le seul dessein de me soutenir au besoin,—c'est maintenant que je regretterais de ne pas être riche par le fait d'un autre? J'avouerais à Laurence que j'aurais pu l'aimer, je reviendrais à lui parce qu'il a hérité de son oncle? Et vous m'estimeriez? et il pourrait m'estimer encore? et je n'aurais pas honte de moi-même? Non, madame, ne craignez rien; j'ai trop étudié Chimène dans le texte pour n'avoir pas compris et adopté la devise espagnole: Soy quien soy. Je me souviens trop d'avoir eu un père honnête homme pour manquer de dignité. J'ai trop aimé Bellamare pour perdre l'habitude de le préférer à tout. Vous pouvez dire à Laurence tout ce que je viens de vous dire, vous pouvez même ajouter qu'à présent je suis sûre de Bellamare, et qu'au premier jour je compte lui offrir ma main. Et, s'il est vrai, s'il est possible que Laurence ait encore quelque émotion en se rappelant le passé, soyez sûre qu'il aime trop Bellamare pour être jaloux de celui qui fut son meilleur ami. A présent, embrassez-moi sans effort et sans crainte, et comptez que vous avez en moi le cœur le plus dévoué à votre cause, le plus désintéressé devant votre bonheur.