—Ah! ma chère Impéria, s'écria la comtesse, qui la serrait dans ses bras, quelle femme vous êtes! Dans mes jours d'orgueil, je me suis souvent posée à mes propres yeux comme une grande héroïne de roman! Que j'ai toujours été loin de vous, moi qui mettais ma gloire à savoir attendre de loin et sans péril, tandis que vous vous consacriez au martyre d'attendre, avec le spectacle de tant de désenchantements sous les yeux! Quand j'attendais ainsi, je savais que Laurence, retiré dans son village et sacrifiant tout au devoir filial, se purifiait et se rendait à son insu digne de moi… Et vous, attachée aux pas de celui que vous aimez, vous regardiez ses fautes, vous partagiez ses misères, et vous ne vous découragiez pas!

—Ne parlons plus de moi, dit Impéria, songeons à ce que vous devez faire pour que nous soyons tous heureux.

—Je veux parler à Bellamare, répondit vivement madame de Valdère.

C'était inutile, Bellamare m'avait rejoint dans le boudoir. Il avait tout entendu, il était comme suffoqué par la surprise; puis, saisi tout à coup d'une grande exaltation, il s'élança dans le salon, et, s'adressant à madame de Valdère et à Impéria:

—O femmes honnêtes! s'écria-t-il, que vous êtes cruelles sans le savoir! Que de fautes, que de souillures vous nous épargneriez si vous nous preniez pour ce que nous sommes en amour, des enfants prêts à recevoir l'impulsion qu'on leur donne!… Impéria! Impéria! si j'avais soupçonné plus tôt… Voilà ce que c'est que de se trop défendre de la fatuité! voilà ce que c'est que de n'être ni avantageux, ni égoïste, ni calculateur en rien! Comme tu m'en as puni, toi qui d'un mot eusses pu me rendre digne de toi dix ans plus tôt! Et me voilà vieux, me voilà peut-être indigne du bonheur que tu veux me donner!… Non, ne le crois pas, pourtant! je ne veux pas que tu le croies. Je veux que ce qui est soit! Ah! ce rêve que je n'ai jamais osé dire, je l'ai fait mille fois, et tu ne t'en es pas doutée. Je t'ai aimée follement, Impéria, mal aimée, j'en conviens, puisque je ne songeais qu'à l'oublier ou à m'en défendre par tous les moyens. Je voulais te marier à Laurence, je voulais m'étourdir dans les plaisirs qui grisent et qui passent! Tu en as souffert quand tu pouvais si facilement m'y soustraire! Qu'est-ce donc que la fierté de la femme? Une grande et belle chose, j'en conviens, mais un supplice dont nous ne connaissons que la rigueur et ne voyons pas l'utilité. Avoue que tu as trop douté de moi, avoue-le, si tu veux que je ne me méprise pas d'en avoir trop douté aussi!…—Et vous, madame, dit-il en s'adressant à la comtesse, vous avez fait comme elle; c'est donc là le roman de la femme généreuse! Eh bien, il n'est pas généreux du tout, puisqu'il ajourne le bonheur au profit de je ne sais quel idéal que vous cherchez au zénith de la vie quand il est sous votre main!…

—Tu nous grondes, lui dit Impéria: ne dirait-on pas que nous sommes les coupables, et vous…

—Tais-toi, tais-toi! s'écria Bellamare, toujours plus exalté; tu ne vois pas que je suis fou d'orgueil en ce moment-ci, que je me justifie, que je me défends, et, chose qui ne m'est jamais arrivée, que je me chéris et m'admire? Puisque tu m'aimes, toi, il faut bien que je sois quelque chose de grand et d'excellent. Laisse-moi me l'imaginer, car, si je venais à retomber dans la notion de moi-même, j'aurais peur pour ta raison. Laisse-moi divaguer, laisse-moi être insensé, ou il faudra que j'éclate!

Il parla encore un peu au hasard, comme un comédien qui, ne trouvant pas son rôle assez monté au gré de son émotion, l'improviserait sans en avoir conscience. Il était aisé de voir qu'il avait aimé Impéria plus énergiquement qu'elle ne l'avait voulu croire, et que la crainte du ridicule, si puissante sur un esprit façonné à représenter les ridicules humains, avait paralysé ses élans en toute occasion. Il finit par pleurer comme un enfant, et, comme je voulais parler de Laurence et convenir de quelque chose avec madame de Valdère, il avoua qu'il perdait la tête et avait besoin de ne penser qu'à lui-même. Il s'enfuit dans les bois, où nous le vîmes courir et parler seul comme un insensé. J'admirai cette puissance de l'émotion personnelle dont le foyer, si souvent excité au profit des autres, brûlait encore en lui comme chez un jeune homme.

Cinq jours après, Laurence était revenu à Bertheville; il y avait trouvé madame de Valdère, qui l'attendait pour lui ménager une grande surprise. Il rapportait toutes les actes nécessaires à la prochaine publication de leurs bans. Elle ne lui permit pas de parler affaires et projets; cette soirée devait être consacrée au bonheur de se revoir et de résumer le passé dans une douce quiétude.

J'arrivai, comme j'en avais été sommé par elle, à la fin du dîner. Non-seulement j'étais initié à ce qui se préparait, mais j'y avais beaucoup travaillé, et je ne devais pas perdre Laurence de vue pendant que la comtesse le quitterait. Elle s'était fait apporter une toilette exquise, qu'elle alla passer très-vite, et, quand elle revint dire à Laurence de lui donner la main pour la conduire au salon, elle était éblouissante. Il y avait bien de quoi perdre la tête et oublier l'intéressante, mais chétive Impéria. Dans le salon, elle lui dit: