—J'ai fait la maîtresse ici en votre absence comme si j'étais déjà chez moi. Vous allez prendre le café dans la grande salle du bas, dont j'ai pressé la restauration complète. Je tenais à vous faire voir ce bel ouvrage terminé, les boiseries achevées, le parquet brillant, les vieux lustres posés et allumés. On a essayé aussi le chauffage, qui est délicieux. Rien ne fume, venez voir, et, si vous n'êtes pas content de ma gestion, ne me le dites pas, j'en aurais trop de chagrin.
Nous passâmes dans la grande salle, dont l'emploi n'avait pas encore été déterminé par Laurence. C'était une ancienne salle de conseil qui n'avait rien à envier à celle de Saint-Vandrille. L'architecture en était si bien conservée et les boiseries d'un si bon style, qu'il en avait souhaité et opéré le rétablissement sans autre but que l'amour de la restauration. Il admira l'effet général et ne demanda pas pourquoi une grande toile verte coupait et masquait tout le fond. Il pensa que cela cachait les échafaudages qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever. Le secret de nos rapides préparatifs n'avait pas transpiré. Il ne se doutait réellement de rien. Alors, un petit orchestre invisible que nous avions fait venir de Rouen joua une ouverture classique, la toile d'emballage qui cachait le fond tomba, et laissa paraître une autre toile rouge et or qu'encadrait la devanture d'un joli petit théâtre improvisé. Laurence tressaillit.
—Qu'est-ce donc? dit-il, la comédie? Je ne l'aime plus, je ne pourrai pas l'écouter!
—Ce sera court, lui répondit la comtesse. Vos ouvriers, dont vous avez su vous faire aimer, ont imaginé de vous donner ce divertissement: ce sera très-naïf; soyez-le aussi, sachez-leur gré de l'intention.
—Bah! dit Laurence, ils vont être prétentieux et ridicules!
Il regarda le programme, c'était une représentation de fragments. On allait jouer les scènes de nuit III, VIII et IX du cinquième acte du Mariage de Figaro.
—Allons! dit Laurence, ils sont fous, ces braves gens; mais j'ai été un si mauvais Almaviva dans mon temps, que je n'ai le droit de siffler personne.
La toile se leva. Figaro était en scène. C'était Bellamare dans un joli costume, se promenant dans l'obscurité du décor avec une grâce et un naturel inimitables. Je ne sais si Laurence le reconnut tout de suite. Moi, j'hésitais à le reconnaître. Je n'étais pas habitué à ces soudaines transformations. Je croyais que le costume et le fard en faisaient tout le secret. Je ne savais pas que l'acteur de talent rajeunit en réalité par je ne sais quelle mystérieuse opération de son sentiment intérieur. Bellamare était admirablement fait et toujours souple. Il avait la jambe fine, élastique, la ceinture dégagée, les épaules légères, la tête bien proportionnée et bien attachée. Sa résille rose mariait adroitement son ton vif au fard plus sobre de ses joues. Son petit œil noir était un fin diamant. Ses dents, toujours belles, brillaient dans la demi-teinte de la nuit simulée sur la scène. Il avait trente ans au plus, il me sembla charmant. Je redoutais d'entendre son organe défectueux. Il dit les premiers mots de la scène: O femme! femme! femme! créature décevante! et cette voix comique, empreinte de je ne sais quelle tristesse intérieure bien sentie, ne me choqua pas plus que celle de Samson, qui m'avait tant de fois remué et pénétré. Il continua. Il disait si bien! Ce monologue est si charmant, et il l'avait si finement creusé et compris! Je ne sais si j'étais influencé par tout ce que je savais du personnage réel, mais l'acteur me parut admirable. J'oubliai son âge, je compris l'amour obstiné d'Impéria, j'applaudis avec enthousiasme.
Laurence était immobile et muet. Ses yeux étaient fixes, il paraissait changé en statue. Il retenait son haleine, il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il voyait. La sueur perla à son front quand, passant à la scène VIII, Suzanne entra et entama le dialogue avec Figaro. C'était Impéria! Madame de Valdère était pâle comme la mort. Laurence, devinant son anxiété, se tourna vers elle, lui prit la main et la tint contre ses lèvres tout le temps que dura la scène. C'est un rapide duo d'amour à teinte chaude. Les deux amis la jouèrent avec feu. Impéria me parut aussi rajeunie que Bellamare; elle était pleine de verve et d'animation, on eût dit que la pauvre fatiguée avait de la vitalité à revendre.
Lambesq vint ensuite simuler avec plus d'énergie que de distinction la colère d'Almaviva. Chérubin se montra un instant sous les traits d'Anna, dont l'embonpoint précoce semblait avoir disparu, tant elle portait avec aisance et gentillesse ses habits de page. Moranbois parut aussi sous le grand chapeau de Basile, qui rendait plus creuse sa figure pâle et flétrie. Ils ne dirent que quelques mots. Léon avait esquissé un rapide ensemble qui pût tenir lieu de dénoûment et faire oublier les rôles qui manquaient. On n'avait voulu que se montrer tous bien vivants à Laurence et faire refleurir un instant pour lui les roses d'antan au milieu des neiges de la saison. Léon lui exprima, au nom de tous, ce sentiment fraternel et tendre en quelques vers bien tournés et bien dits.