Elle lui ôta son lange, et, l'élevant dans ses bras, elle couvrit de son enfant nu sa poitrine nue, purifiée par cet embrassement passionné.

—Ne me demandez pas qui est son père, ajouta-t-elle; ce cher amour ne le saura pas, et il sera bien heureux. Il n'aura que moi! L'homme à qui je dois cet enfant-là, et qui ne s'en soucie pas, est un ange pour moi, puisqu'il me le laisse à moi toute seule!

—Vous ne craignez pas, lui dis-je en admirant le marmot, qui était magnifique, que cette vie agitée ne le fatigue?

—Non, non, reprit-elle. J'en ai perdu deux que l'on m'a fait mettre en nourrice, sous prétexte qu'ils seraient mieux soignés. J'ai bien juré que, si j'avais le bonheur d'en avoir un autre, il ne me quitterait pas. Est-ce qu'un enfant peut être mal dans les bras de sa mère? Celui-là est né sous un quinquet, dans la coulisse, comme je sortais de scène. Il est toujours dans la coulisse quand je joue, et il ne crie pas; il sait déjà qu'il ne faut pas crier là. Il est content de me voir en costume: il aime le clinquant. Il est fou de joie quand je suis en rouge; il adore les plumes!

—Et il sera comédien? demandai-je.

—Certainement, pour ne pas me quitter… D'ailleurs, si c'est le plus dur des métiers, c'est encore celui où l'on a, de temps en temps, le plus de bonheur.

—Allons! dit Moranbois, rhabille-toi et donne-moi mon filleul.

Il prit l'enfant, le traita tendrement de crapaud, et le promena dans les corridors en lui chantant de sa voix caverneuse et fausse je ne sais quel air impossible à reconnaître, mais que le marmot goûta fort et essaya de chanter aussi à sa manière.

Un souper exquis et ravissant nous réunit tous de minuit à six heures du matin. Les cristaux de Venise étincelaient de leurs vives couleurs au feu des bougies. Les fleurs de la serre, étagées sur un gradin circulaire, nous entouraient de parfums printaniers, pendant que la neige continuait à joncher le parc éclairé par la pleine lune. Nous étions plus bruyants à nous huit qu'une bande d'étudiants. On parlait tous à la fois, on trinquait à tous les souvenirs, et puis on se mettait à écouter Bellamare racontant, avec un charme incomparable que Laurence ne m'avait nullement exagéré: sa campagne d'Amérique, une répétition musicale où l'on avait juré de ne pas s'interrompre ni de manquer la mesure en franchissant en steamer les rapides du Saint-Laurent, une nuit de bombance à Québec où l'on avait soupé à la lueur de l'aurore boréale, une nuit de détresse où l'on s'était perdu dans la forêt vierge, des jours de fatigue et de jeûne dans le désert au delà des grands lacs, une rencontre fâcheuse avec des sauvages, une autre avec des troupeaux de bisons, de grandes ovations en Californie, où l'on avait eu des Chinois pour machinistes, etc. Quand il nous avait enchaînés par ces récits, il nous conviait à rire et à chanter; puis on s'arrêtait pour écouter le grand silence de l'hiver au dehors, et ces moments de recueillement pénétraient Laurence d'un sentiment de repos moral, intellectuel et physique, dont il appréciait enfin la solennelle douceur.

Madame de Valdère fut adorable. Elle s'amusait comme une enfant; elle tutoyait Impéria, qui le lui rendait pour ne pas l'affliger. Par moments aussi, elle tutoyait Bellamare sans s'en apercevoir. Bellamare était déjà un vieux ami pour elle, un confident éprouvé. Entre elle et Impéria, ces deux femmes irréprochables dont il avait été le père, il se sentait réhabilité, disait-il, de ses vieux péchés.