—Ne répliquez pas, dit-elle à Bellamare; ma part est de moitié: c'est la dot d'Impéria.
—Je donne aujourd'hui ma part de recette à mon filleul, dit Moranbois sans s'émouvoir.
—Et moi la mienne à Bellamare, dit Léon. J'ai hérité aussi d'un oncle, non pas millionnaire, mais j'ai de quoi vivre.
—Et tu nous quittes? dit Bellamare en laissant tomber avec effroi le portefeuille. O fortune! si tu nous désunis, tu n'es bonne qu'à nous allumer le punch!
—Moi, vous quitter! s'écria Léon, pâle aussi, mais de l'air inspiré d'un auteur qui a trouvé son dénoûment, jamais! pour moi, il est trop tard! L'inspiration est une chose folle qui veut un milieu impossible; si je deviens un vrai poëte, ce sera à la condition de ne pas devenir un homme sensé. Et puis… ajouta-t-il avec un peu de trouble, Anna, il me semble que ton enfant crie!
Elle se leva et passa dans la pièce voisine, où l'enfant dormait dans son berceau sans s'inquiéter de notre tapage.
—Mes amis, dit alors Léon, l'émotion de cette nuit d'ivresse et d'amitié a été si vive pour moi, que je veux ouvrir mon cœur trop longtemps fermé. Il y a un remords dans ma vie! et ce remords s'appelle Anna. J'ai été le premier amour de cette pauvre fille, et je l'ai mal aimée! C'était une enfant sans principes et sans raison. C'était à moi, homme, de lui donner une âme et un cerveau. Je ne l'ai pas su, parce que je ne l'ai pas voulu. Je me suis cru un trop grand personnage intellectuel pour travailler à une bonne action dont j'aurais recueilli le fruit. J'étais dans l'âge des hautes ambitions, des rancunes amères et des illusions folles. «A quoi bon, me disais-je, me consacrer au bonheur d'une femme, quand toutes les autres doivent m'en donner?» C'est ainsi que raisonne la présomptueuse jeunesse. J'arrive à l'âge mûr, et je vois que, dans les autres milieux, les femmes ne valent pas mieux que dans le nôtre. Si elles ont plus de prudence et de retenue, elle ont moins de dévouement et de sincérité. Les fautes qu'Anna a commises, elle eût pu ne pas les commettre, si j'eusse été patient et généreux; à présent, cette fille égarée est une tendre mère, si tendre, si courageuse, si touchante, que je lui pardonne tout! Je ne suis pas bien sûr d'être le père de son enfant, n'importe! Si je rentrais dans le monde, épouser avec ce doute serait ridicule et scandaleux. Dans la vie que nous menons, c'est une bonne action: d'où je conclus que, pour moi, le théâtre sera plus moral que le monde. Donc, j'y reste et je m'y enchaîne sans retour. Bellamare, tu m'as souvent reproché d'avoir profité de la faiblesse d'une enfant et de l'avoir dédaignée pour cette faiblesse, qui eût dû m'attacher à elle. Je ne voulais pas accepter ce reproche. Je sens à présent qu'il était mérité, qu'il a été le point de départ de ma misanthropie. Je veux m'en débarrasser, j'épouserai Anna. Elle croit que j'ai eu pour elle un retour d'amour, mais que je ne le prends pas au sérieux, et que mes éternels soupçons rendront notre union impossible. Elle ne me permet pas de croire que son enfant m'appartient. Elle le nie pour me punir d'en douter; eh bien, je ne veux rien savoir. J'aime l'enfant, et je veux l'élever. Je veux réhabiliter la mère. Je vous le jure en son absence, mes amis, pour que vous me serviez de garants auprès d'elle: je jure d'épouser Anna…
—Et tu feras bien, s'écria Bellamare, car je suis sûr, moi, qu'elle t'a toujours aimé.—Allons! dit-il en s'adressant au jour naissant qui, mêlé bizarrement au clair de lune, nous envoyait une grande lueur bleue à travers les fleurs et les bougies, parais, petit jour caressant, le plus beau de ma vie! Tous mes amis heureux, et moi… moi! Impéria! ma sainte, ma bien-aimée, ma fille! nous allons donc enfin faire de l'art!—Écoute, Laurence! si j'accepte le capital que tu me prêtes…
—Pardon, dit Laurence, j'espère que cette fois il ne sera pas question de restitution. Je te connais, Bellamare, l'obstacle éternel de ta vie, c'est ta conscience. Avec un capital plus mince que celui que je mets dans tes mains, tu te serais tiré d'affaire, si tu ne l'avais toujours dû à des amis que tu ne voulais pas ruiner. Avec moi, tu ne peux pas avoir cette crainte. Mon offrande ne me gênera même pas, et, quand elle me gênerait un peu, quand j'aurais à retrancher quelque chose à ma trop large opulence… Tu m'as donné trois ans d'une vie bien remplie qui a emporté toute l'écume de ma jeunesse, et dont il ne m'est resté que l'amour d'un idéal dont tu es l'apôtre et le professeur le plus persuasif et le plus persuadé… Tu as formé mon goût, tu as élevé mes idées, tu m'as appris le dévouement et le courage… Tout ce que j'ai de jeune et de généreux dans l'âme, c'est à toi que je le dois. Grâce à toi, je ne suis pas devenu sceptique. Grâce à toi, j'ai le culte du vrai, la confiance au bien, la puissance d'aimer. Si je suis encore digne d'être choisi par une femme adorable, c'est qu'au travers d'une vie folle comme un rêve, tu m'as toujours dit: «Mon enfant, quand les anges passent dans la poussière que nous soulevons, mettons-nous à genoux, car il y a des anges, quoi qu'on en dise!» Je suis donc à jamais ton obligé, Bellamare, et ce n'est pas avec un ou deux ans de mon revenu que je peux m'acquitter envers toi. L'argent ne paye pas de pareilles dettes! Je t'ai compris; tu veux faire de l'art et non plus du métier. Eh bien, mon ami, recrute une bonne troupe pour compléter la tienne et joue de bonnes pièces toujours. Je ne crois pas que tu fasses fortune, il y a tant de gens qui aiment l'ignoble! mais je te connais, tu seras heureux dans ta médiocrité, dès que tu pourras servir la bonne littérature et appliquer la bonne méthode sans rien sacrifier aux exigences de la recette.
—Voilà! répondit Bellamare radieux et pénétré. Tu m'as compris, et mes chers associés me comprennent. O idéal de ma vie! n'être plus forcé de faire de l'argent pour manger! Pouvoir dire enfin au public: «Viens à l'école, mon petit ami. Si le beau t'ennuie, va te coucher. Je ne suis plus l'esclave de tes gros sous. Nous n'allons pas échanger des balivernes contre du pain. Nous en avons, du pain, tout comme toi, mon maître, et nous savons fort bien le manger sec plutôt que de le tremper dans la fumée de ton cynisme intellectuel. Petit public qui fais les gros profits, apprends que le théâtre de Bellamare n'est pas ce que tu penses. On peut s'y passer de toi quand tu boudes; on peut y attendre ton retour quand le goût du vrai te reviendra. C'est un duel entre nous et toi. Tu te mets en grève? soit! nous jouerons encore mieux devant cinquante personnes de goût que devant mille étourneaux sans jugement.» Mais… voyez au plafond ce rayon rouge qui fait paraître blêmes toutes nos figures fatiguées du passé, et qui, tout à l'heure, descendant sur nos fronts, les fera resplendir des joies de l'espérance! C'est le soleil qui se lève, c'est la splendeur du vrai, c'est la rampe éblouissante qui monte de l'horizon pour éclairer le théâtre où toute l'humanité va jouer le drame éternel de ses passions, de ses luttes, de ses triomphes et de ses revers. Nous sommes, en tant qu'histrions, des oiseaux de nuit, nous autres! Nous rentrons dans l'ombre du néant quand la terre grouille et s'éveille; voici enfin un beau matin qui nous sourit comme à des êtres réels et qui nous dit: «Non, vous n'êtes pas des spectres; non, le drame que vous avez joué cette nuit n'est pas une fiction vaine: vous avez tous saisi votre idéal, et il ne vous échappera plus. Vous pouvez aller dormir, mes pauvres ouvriers de la fantaisie; vous êtes à présent des hommes comme les autres, vous avez des affections puissantes, des devoirs sérieux, des joies durables. Vous ne les avez pas achetés trop cher ni trop tard: regardez-moi en face, je suis la vie, et vous avez enfin droit à la vie!»