—Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gêné aussi, car je n'étais pas amoureux d'elle à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue que quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé que toi à mériter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves à temps comme tu les as faites. D'un autre côte, l'adoration qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente; mais je ne jouirai pas de son sacrifice.
—Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd'hui. Si elle m'aime, ce ne peut être encore au point de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le tien, je demande l'aide et le conseil du temps.
—C'est bien dit, répliqua Célio; ajournons. Eh! tiens, prenons une résolution: c'est de ne nous déclarer ni l'un ni l'autre avant de nous être consultés encore; jusque-là, nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me fait un peu de mal.
—Et à moi aussi. Je souscris à cet accord; mais nous ne nous interdisons pas l'un à l'autre de chercher à lui plaire.
—Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance de don Juan; puis peu à peu il arriva à la chanter, à l'étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la terre de son pied avec impatience dans les endroits où il était mécontent de sa voix et de son accent.—Je ne suis pas don Juan, s'écria-t-il en s'interrompant, et c'est pourtant dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur les planches. Que diable! je ne suis pas un ténor, je ne peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chanter Il mio tesoro intante et faire la cadence du Rimini... Il faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête homme qui fait fiasco! Va pour la puissance!... Après tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui sait si j'aime? Voyons! Il chanta Quando del vino, et il le chanta supérieurement.—Non! non! s'écria-t-il satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer! Cécilia n'est pas ma mère. Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi, toi, par exemple! Fi donc! moi, amoureux d'une femme qui ne m'aimerait point! j'en mourrais de rage! Je ne t'en voudrais pas, à toi, Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de son château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune!
Je fus effrayé de l'expression de sa figure. Le Célio que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut, sourit et me dit:—Je crois que je redeviens méchant! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid! Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.
A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner, à moins d'un motif important, et que, dans ce cas, on sonnât la cloche du château pour l'avertir. Puis il demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l'air et surveillé la maison; à Benjamin, s'il avait travaillé, et, quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de sa matinée:—C'est bien, dit-il; la première condition de la liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, hélas! pour avoir de l'ordre, il faut être riche. Les malheureux sont forcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure! A présent, mes chers enfants, vive la joie! La journée d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir et d'art commence. Suivez-moi.
Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était situé le théâtre. On ouvrit la porte d'ivoire, comme l'appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des songes, après s'y être enfermés et barricadés d'importance.
Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remettre de l'ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et d'étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, époussetaient, donnaient de l'air, raccommodaient les accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes s'occupaient des habits; tout cela se fit avec une exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. On remit les manuscrits de Don Juan à l'étude, on y fit rentrer des personnages et des scènes éliminés la veille; on se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent à improviser un pas de danse dans le bal du troisième acte. Tout fut accordé. On se permettait d'essayer de tout; mais, à mesure qu'on décidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la représentation ne fût pas troublé.
Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure noire.—Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derrière la porte d'ivoire). C'est un usage classique de faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c'est un mensonge banal. Les hommes pâles de visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre est fauve et soyeux.