—Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa perruque de la veille, mais ces noeuds rouges m'ennuient; cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantité de canons couleur de feu. C'était le type du roué au temps de Molière.

—En ce cas, rends-nous ton noeud cerise, ton beau noeud d'épée! dit Stella.

—Qu'en veux-tu faire?

—Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant avec malice, car c'est toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les noeuds. Tu y mets le temps, mais quelle perfection! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adressant à moi et en me montrant ce même noeud cerise que j'avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous?

Le ton dont elle me fit cette question et la manière dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella; elle laissa tomber le noeud et marcha dessus, comme par mégarde, tout en feignant de rire d'autre chose.

Célio était brusque et impérieux avec ses soeurs, quoiqu'il les adorât au fond de l'âme, et qu'il eût pour elles mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier petit épisode.—Allons donc, paresseuses! cria-t-il à Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de rubans couleur de feu! J'attends!—Et quand elles furent entrées dans le magasin, il ramassa le noeud cerise, et me la donna à la dérobée, en me disant tout bas:—Garde-le en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d'elles. Je te demande cela comme à un frère.

Les préparatifs durèrent jusqu'au dîner, qui fut assez sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le coeur. Et d'ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une chose que j'ai toujours sentie vraie: les idées s'éclaircissent et s'ordonnent durant la satisfaction du premier appétit.

Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait familièrement que l'artiste qui mange est à moitié cuit. On savourait le café et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait: Mesdames les actrices, à vos loges! On leur donnait une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.

Il me sembla qu'au sortir de cet entretien, Célio était d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie résignée; mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui, les émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle, elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque insaisissable.

A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion semblait si ennemie de son caractère! J'en fis la remarque dans un entr'acte.—Mais c'est peut-être pour cela précisément, me dit-elle.... Et puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?