—Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien à vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus long que je n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance en vous.
—Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir espérer avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.
—Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en demanderais pas davantage; car le jour où elle me le dirait, je serais capable d'en mourir de joie.
—Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et c'est pour cela qu'il ne faudrait pas trop désirer d'être payé de retour avant de songer à détruire les obstacles qui viennent de la famille. Je présume que c'est là ce dont vous avez à m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis rendue avec empressement à votre invitation. Voyons, le temps est précieux, car on va sans doute venir nous rejoindre.... En quoi puis-je influencer les idées du père, ainsi que Rose me la fait entendre?
—Rose vous a fait entendre cela! s'écria le meunier transporté. Elle y songe donc? Elle m'aime donc? Ah! madame Marcelle! et vous ne me disiez pas cela tout de suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si elle désire m'épouser?...
—Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagée si avant. Elle a pour vous l'affection d'une soeur, elle désirait voir révoquer la sentence qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter enfin en ami, comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour. Voilà pourquoi elle m'a priée de vous protéger auprès de ses parents et de prendre votre parti, tout en montrant quelque fermeté dans mes affaires avec eux. Et voici ce que j'ai compris, en outre, Grand-Louis: M. Bricolin veut ma terre à bon marché, et peut-être que si Rose vous aimait, je pourrais assurer son bonheur et le vôtre en imposant votre mariage comme une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que je sois très-heureuse de faire ce léger sacrifice.
—Ce léger sacrifice! vous n'y songez pas, madame Marcelle! vous vous croyez encore riche; vous parlez de cinquante mille francs comme d'un rien. Vous oubliez que c'est désormais une bonne part de votre existence. Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-là? Oh! j'aimerais mieux renoncer à Rose tout de suite.
—C'est que vous ne comprenez pas la véritable valeur de l'argent, mon ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer à soi-même.
—Vous êtes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais il y a là un bonheur plus certain et plus pur encore pour vous-même. C'est celui que vous devez ménager à votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si, faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos amis, votre cher Édouard était forcé, à son tour, de renoncer à une femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?
—Mon coeur est pénétré de votre bon raisonnement; mais en fait d'intérêts matériels, il n'y a point, pour l'avenir, de calculs absolus. Ma position n'est pas rigidement dessinée comme vous la faites; en m'abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez, chaque jour d'hésitation m'entraîne à ma ruine. En terminant vite, je me libère des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour tout profit pour moi à avoir su prendre mon parti sans regret puéril et sans parcimonie déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si généreuse, et que j'agis dans mes intérêts en servant ceux de votre amour.