—En voilà une pauvre tête en affaires! s'écria le meunier avec un sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux. Mais ça n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chère dame. Vous trouverez, d'ici à quinze jours, des acquéreurs pour votre terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.

—Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?

—Ah! oui, voilà son orgueil! c'est d'être solvable. Solvable! le grand mot! Il croit être le seul au monde qui puisse dire: Je suis solvable, moi! C'est-à-dire, il sait bien qu'il y en a d'autres, mais il vous éblouit avec cela. Ne l'écoutez pas. C'est un fin matois. Faites seulement mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des démarches et des contrats simulés. Je ne me gênerais pas à votre place. A la guerre comme à la guerre, avec les juifs comme avec les juifs! Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme voilà de l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs bien comptés et un beau pot-de-vin par-dessus le marché.

—Je n'aurais jamais l'habileté de suivre vos conseils, et je trouve beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux à sa manière, vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai bien fait.

—Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur l'amour. N'allez pas faire cette folie; je ne m'y prêterais pas, madame Marcelle... non, non, n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu comme un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, écoutez, ce serait en pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut, vu votre position, que votre contrat de vente soit signé avant la fin du mois, et certes ce n'est pas d'ici à un mois que je pourrais espérer d'épouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fût folle de moi, et cela n'est pas. Il faudrait l'exposer à un bruit, à des scandales! Je ne m'y résoudrais jamais. Quelle rage aurait sa mère! quels étonnements et quels dénigrements de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et que ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous avez imposé cela à M. Bricolin par pure grandeur d'âme et par sainte amitié pour nous! Vous ne connaissez pas la malice des hommes; et celle des femmes, si vous saviez ce que c'est! votre bonté pour moi... non, vous ne pouvez pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin tout le premier serait capable de l'interpréter.... Ou bien encore on dirait que Rose, pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous l'a confié, et que vous vous êtes dévouée, pour sauver son honneur, à doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut pas, et voilà plus de raisons qu'il n'en faut, j'espère, pour vous en convaincre. Oh! ce n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide si elle m'aime... et elle m'aimera peut-être, n'est-ce pas?

—Mais, mon ami, je ne puis travailler à enflammer son coeur pour vous si vous m'ôtez les moyens de dominer la cupidité de son père. Je ne l'aurais pas entrepris si je n'avais eu cette pensée; car précipiter cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un crime de ma part.

—Ah! c'est la vérité! dit le Grand-Louis soudainement accablé, et je vois bien que je suis un fou.... Aussi n'était-ce ni de moi, ni de Rose que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, madame Marcelle; vous vous êtes trompée là-dessus dans votre excellente bonté. Je voulais vous parler de vous seule, quand vous m'avez prévenu en me parlant de moi-même. Je me suis laissé aller comme un grand enfant à vous écouter, et puis force m'a été de vous répondre; mais je reviens à mon but, qui est de vous forcer à vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M. Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres, il n'en démordra pas, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous obstiniez; mais, de toutes façons, il ne faut pas qu'il paie le bien au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien.

—Je vous répète, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte, et que, depuis deux jours qu'elle dure, elle est déjà au-dessus de mes forces.

—Aussi, ne faut-il pas vous en mêler. Vous allez remettre vos affaires à un notaire honnête et habile. J'en connais un; j'irai lui parler ce soir, et vous le verrez demain, sans vous déranger. C'est demain la fête patronale de Blanchemont. Il y a grande assemblée sur le terrier devant l'église. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude, avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans une maison où il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'à renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce temps-là votre notaire vous aura trouvé un autre acquéreur. Il n'y aura qu'un peu de prudence à garder pour que le Bricolin ne se doute pas que je vous ai indiqué cet homme d'affaires au lieu du sien, qu'il vous a sans doute proposé, et que vous avez peut-être fait la folie d'accepter!

—Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos conseils.