—On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays et qui ne donneraient pas seulement deux liards à un pauvre. Ah! si c'étaient des gens comme moi en les aurait tous pendus!
—C'est vrai, ça, père Cadoche!
—J'ai encore eu du bonheur de n'être pas accusé; car on soupçonnait tout le monde dans ce temps-là, et la justice ne courait sus qu'aux pauvres. On en a mis en prison qui étaient blancs comme neige, et quand on a eu la main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en haut pour les relâcher.
—Et pourquoi ça?
—Parce qu'ils étaient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon neveu, qu'on ne faisait pas grâce aux riches?
—C'est encore la vérité. Allons, mon oncle, nous voilà tout à l'heure à Blanchemont. Où voulez-vous que je porte votre sac à pain?
—Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans l'étable à M. le curé: c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi, Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras récompensé; tu seras mon héritier, je te l'ai toujours promis. Excepté le bouquet que je veux donner à la petite Borgnotte, tu auras tout, ma maison, mes habits, ma besace et mon cochon.
—C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop riche à la fin, et que toutes les filles voudront m'épouser.
—J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lémor lorsque le mendiant eut disparu derrière les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne sans s'inquiéter des clôtures et sans chercher les sentiers. Vous traitez ce mendiant comme s'il était véritablement votre oncle.
—Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de promettre son héritage à tout le monde! Bel héritage, ma foi! Sa hutte de terre où il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint Antoine, et sa défroque qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour être agréé de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!