Heureusement le feu n'avait pris partout que par les combles, et le rez-de-chaussée, habité par les Bricolin, était encore intact, à l'exception du pavillon de Rose qui, étant fort bas et au voisinage d'un amas de fagots secs, brûlait rapidement.

Madame Bricolin, réveillée en sursaut, retrouva tout à coup sa force physique et sa présence d'esprit. Aidée de son mari et de Marcelle, elle transporta dehors le vieux Bricolin qui, se croyant au milieu des chauffeurs, criait de toute sa force: «Je n'ai plus rien! ne me tuez pas! ne me brûlez pas! je vous donnerai tout!»

La petite Fanchon aidait résolument la mère Bricolin, qui bientôt put aider aux autres. On réussit à réveiller les métayers et leurs valets, dont aucun ne périt.... Mais tout cela prit un temps considérable, et, quand on put recevoir les secours du village, quand on put organiser une chaîne, il était trop tard: l'eau semblait ranimer l'intensité du feu en soulevant et en faisant voler au loin des masses enflammées. Les énormes amas de céréales et de fourrages, dont regorgeaient les bâtiments d'exploitation, flambaient avec la rapidité de la pensée. Les charpentes centenaires des vieux bâtiments semblaient ne demander qu'à brûler. Presque tout le gros bétail s'obstina à ne pas sortir et fut étouffé ou brûlé. On ne préserva que le corps du château neuf, dont les tuiles s'effondrèrent et dont la charpente neuve resta découverte, réduite en charbon, et dressant sa carcasse noire sur les murailles encore blanches du logis.

Les pompes arrivèrent, inutile et tardive ressource dans les campagnes, instruments de secours souvent mal dirigés, mal organisés, et dont les tuyaux crèvent au premier effort, faute d'entretien ou de service. Cependant les pompiers et les habitants du bourg réussirent à faire la part du feu et à préserver l'habitation et le mobilier des Bricolin. Mais cette part du feu fut immense, complète. Tout le pavillon qu'habitaient Rose et Marcelle, tous les bâtiments d'exploitation, tout le bétail, tout le mobilier aratoire y passèrent. On ne s'occupa pas du vieux château, dont la toiture brûla, mais dont les fortes murailles nues se défendirent d'elles-mêmes. Une seule des tours, cédant à la chaleur, se lézarda de haut en bas. Le lierre immense qui embrassait les autres les préserva d'une dernière ruine.

Le crépuscule commençait à blanchir lorsque le meunier et Lémor sortirent de la misérable cabane du mendiant. Lémor portait dans ses mains le pot de fer et Grand-Louis traînait par la bride sa chère Sophie, qui l'avait salué dès son approche d'un hennissement amical.

—J'ai lu Don Quichotte, disait-il, et je me trouve maintenant comme Sancho recouvrant son âne. Peu s'en faut qu'à son exemple je n'embrasse ma vieille Sophie et que je ne lui tienne de beaux discours.

—Grand-Louis, dit Lémor, si vous pouvez résister à cette tentation, n'avez-vous pas celle de regarder si ce pot de fer contient de l'or ou des cailloux?

—J'ai soulevé le couvercle, dit le meunier. Ça brille là dedans; mais je suis fort pressé de déguerpir avant le jour, avant que les habitants de ce désert, s'il y en a, observent mes mouvements et me prennent pour un voleur. Je suis tremblant d'émotion et de plaisir comme un homme qui mène à bien les affaires d'autrui; mais j'ai pourtant aussi le sang-froid d'un homme qui n'hérite pas pour son compte. Filons, filons, monsieur Henri. Avez-vous remis ma pioche dans la voiture? Attendez que je donne un dernier coup d'oeil là dedans. Le trou est bien bouché, il n'y paraît plus, en route! nous nous reposerons dans quelque taillis si nos bêtes refusent le service.

Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues de pays au grand trot et souvent au galop dans les chemins montueux et pénibles, se trouva en effet tellement fatigué au retour, que nos voyageurs, arrivés à la hauteur du Lys-Saint-Georges, se virent obligés de le laisser souffler. Sophie, qu'ils avaient attachée derrière le cabriolet et qui n'était pas habituée à marcher si follement, était couverte de sueur. Le coeur du meunier s'en émut—Il faut de l'humanité avec les bêtes, dit-il, et puis, je ne veux pas que pour sa probité et sa sagacité dans cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval. Quant à Sophie, il n'y a pas de pot de fer qui tienne; cette vieille servante ne doit pas faire l'office du pot de terre. Voilà un joli pacage bien ombragé, où pas une bête ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sûr qu'il y a une sacoche d'avoine dans le coffre du cabriolet; car M. Tailland pense à tout, et n'est pas homme à s'embarquer une seule fois sans biscuit. Nous respirerons là un quart d'heure, et nous serons tous un peu plus frais pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des champs au cochon de mon oncle (en héritera qui voudra!) j'ai oublié de lui voler quelques unes de ses croûtes de pain, et je me sens l'estomac si creux que je partagerais volontiers l'avoine de Sophie si je ne craignais de lui faire tort. Il me semble que je ne commence guère bien mon rôle d'héritier de l'avare. Je meurs de faim à côté de mon trésor.

En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier débrida les chevaux et leur servit le déjeuner, à celui du notaire dans le sac à l'avoine, à Sophie dans son long bonnet de coton bleu qu'il lui attacha autour du nez trés-facétieusement.