—C'est singulier comme je me sens le coeur léger à présent, dit-il en se tapissant sous les buissons et en découvrant le pot de fer. Savez-vous, monsieur Lémor, que mon bonheur est là dedans, si les louis ne sont pas seulement à la surface, et si le fond n'est pas rempli de gros sous? J'ai peur; c'est trop lourd pour n'être que de l'or. Ah ça! aidez-moi à compter tout ça.
Le compte fut bientôt fait. Les pièces d'or en vieille monnaie étaient roulées par sommes de mille francs dans de sales chiffons de papier. En les ouvrant, Lémor et le meunier virent les marques que le mendiant leur avait indiquées. La fortune du père Bricolin portait une croix sur chaque louis, le dépôt du seigneur de Blanchemont une simple barre. Au fond, il y avait environ trois mille francs en argent, en pièces de toute espèce, et même une poignée de gros sous, la dernière qu'eut économisée le mendiant.
—Ce restant-là, dit le meunier en le rejetant au fond du pot de fer, c'est la fortune de mon oncle, c'est l'héritage de votre serviteur, c'est le denier de la veuve que ce vieux grimaud ne se faisait pas faute de recueillir, et qui retournera à la veuve et à l'orphelin, je vous en réponds. Qui sait si ce n'est pas aussi le produit du vol? A voir comment mon oncle, que Dieu fasse paix à son âme! m'avait escamoté Sophie, je n'ai pas trop de confiance dans la pureté de son legs. Tiens! ça me fera plaisir de faire l'aumône! moi qui suis si souvent privé de cette douceur-là! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous qu'avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut sauver et assurer l'existence de trois familles?
—Mais vous ne pensez pas au reste du dépôt, Grand-Louis. Songez donc qu'avec cette grosse somme, dont madame de Blanchemont n'a vraiment pas besoin pour elle-même, vous allez la mettre à même aussi de faire bien des heureux.
—Oh! je m'en rapporte à elle pour le faire rouler vite sur cette table-là! Mais il y a, à côté, quelque chose qui me flatte! c'est ce petit magot que M. Bricolin va recevoir de ma main avec tant de plaisir. Ça n'aura pas un emploi très-chrétien chez lui, mais ça raccommodera beaucoup mes affaires, qui étaient bien gâtées hier au soir.
—C'est-à-dire, mon cher Louis, que vous pouvez prétendre maintenant à la main de Rose.
—Oh! ne croyez pas cela! si les cinquante mille francs m'appartenaient, ça pourrait s'arranger à la rigueur. Mais le Bricolin sait mieux compter que vous! Il dira: «Voilà cinq mille pistoles qui sont à moi et que Grand-Louis me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est à moi n'est pas à lui: donc, j'ai cinquante mille francs de plus dans ma poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean comme devant.
—Et il ne sera pas émerveillé et touché d'une probité dont il ne serait sans doute pas capable?
—Émerveillé, oui; touché, non. Mais il se dira: «Ce garçon peut m'être utile.» Les honnêtes gens sont très-nécessaires à ceux qui ne le sont pas, et il me pardonnera mes péchés; il me rendra sa pratique, à laquelle je tiens beaucoup, puisqu'elle me met à même de voir Rose et de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans me faire d'illusions, j'ai sujet d'être content. Hier soir, quand je dansais avec Rose, quand elle avait l'air de m'aimer, je me sentais si fier, si heureux! Eh bien, je retrouve mon bonheur d'hier soir sans m'inquiéter de mon lendemain. C'est beaucoup; brave oncle Cadoche, va! tu ne te doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de consolations dans ton pot de fer! Tu croyais me faire riche, et tu me rends heureux!
—Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez à Marcelle une somme égale à celle qu'elle voulait sacrifier pour vous, vous pouvez bien, à présent, accepter les concessions qu'elle offrait de faire à M. Bricolin?