—C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes?
—Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué que les autres.
XVII.
DÉGEL.
Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse disposition.
La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.
Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le parc s'étendait jusqu'à l'horizon.
«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être certain que vous êtes un grand poëte.
—Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis, c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.
—La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté, n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?