M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui, et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Émile, frappé de stupeur, songeât à l'interrompre.
Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait pas s'en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et l'immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant extraordinaire.
Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité.
La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait à plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans l'obscurité des chênes sacrés.
«Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements qu'en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner.
—Je n'ai jamais eu d'enfants, répondit le marquis en prenant la main d'Émile dans la sienne, où il la garda quelques instants; car il sembla être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s'était communiquée à sa peau sèche et douce. Peut-être n'étais-je pas digne d'en avoir. Peut-être les eussé-je mal élevés! Néanmoins j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas ce bonheur. A présent, je suis résigné à mourir tout entier; mais si un peu d'affection étrangère me vient du dehors, je l'accepterai avec reconnaissance. Je ne suis pas très confiant. La solitude rend poltron. Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractère, afin que vous n'ayez pas à souffrir de mes défauts, et surtout de ma maussaderie, qui fait horreur à tout le monde.
—C'est que le monde ne vous connaît pas, reprit Émile; on vous juge bien différent de ce que vous êtes. On vous croit orgueilleux et obstinément attaché à la chimère des antiques priviléges. Vous avez pris, sans doute, un soin cruel envers vous même à ne vous laisser deviner par personne.
—Et pourquoi me serais-je expliqué? Qu'importe ce qu'on pense de moi, puisque, dans le milieu où je végète, mes vraies opinions paraîtraient encore plus ridicules que celles qu'on me suppose?
«S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée, à lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion, aucune moquerie ne m'en détournerait: mais cette adhésion, de la part d'un homme aussi peu aimé que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progrès de la vérité.
«Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fût donné la peine de venir m'interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le droit de m'en plaindre.