«Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu m'ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre.»
Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant qu'il était en lui, l'amertume secrète qui se cachait sous la résignation de M. de Boisguilbault.
«Il m'est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec un triste sourire. J'ai peu d'années à vivre; quoique je ne sois ni très-vieux ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de n'avoir point eu de joies dans le passé; mais quand le passé a fui devant nous, qu'importe ce qu'il a été? ivresse ou désespoir, vigueur ou faiblesse, tout a disparu comme un songe.
—Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le souvenir lui-même s'effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon ce qui l'a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert, quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon respect et ma sympathie pour vous.
—J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu d'appeler le malheur même. Une certaine fierté m'a toujours empêché, j'en conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu que l'amitié fût venue me chercher, je ne savais pas courir après elle.
—Mais, alors, l'eussiez-vous acceptée?
—Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais avec un soupir qui pénétra dans le cœur d'Émile.
—Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un profond sentiment de pitié respectueuse.
—Maintenant … il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser la demander … et à qui, d'ailleurs?
—Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend aujourd'hui? C'est peut-être le premier depuis bien longtemps!