Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement:

«Ah! si M. de Boisguilbault voulait empêcher la grêle, il ne tiendrait qu'à lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-être jamais!»

«Eh bien, Émile, que feriez-vous de tout cela, si c'était à vous? dit le marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante visite de propriétaire à d'autres fins que de vous interroger.

—J'essaierais! répondit Émile avec vivacité.

—Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie commune si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'échouerais. Et vous aussi, peut-être!

—Qu'importe?

—Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse: qu'importe de succomber pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cède à un besoin d'activité, et l'on ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre père a raison d'invoquer un fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les cœurs ne sont pas disposés; je vois bien de la terre et des bras, je ne vois pas une âme détachée du moi qui gouverne le monde. Encore quelque temps, Émile, pour que l'idée éclose se répande: ce ne sera pas si long qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc!

—Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous?

—Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l'on doit se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le temps où l'on peut faire à la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la force?

—Beaucoup!