—Tant mieux!… Je le crois aussi!… Eh bien, Émile, nous causerons un jour … bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un peu plus vite qu'aujourd'hui.»
C'est dans de tels entretiens qu'Émile trouvait la force de subir les heures qu'il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque chose à son amitié pour M. de Boisguilbault: c'était de pouvoir lui parler d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps où Émile sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le désespoir n'était pas encore venu pour lui.
En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait, cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu'il était aimé, quoiqu'il n'eût jamais osé le demander et qu'on eût encore moins osé le lui dire.
Le nuage, cependant, se formait à l'horizon, et bientôt Émile devait sentir l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait Châteaubrun: «Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire dans les environs, et nous serons absents.» Émile pâlit: il crut recevoir son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille serait de retour dans ses pénates. «Eh mais! dit Janille, vers la fin de la semaine, peut-être. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne suis plus d'âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.
—Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Émile en s'efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.
—Pourquoi non, si le cœur vous en dit? reprit la petite vieille en se rengorgeant d'un air où l'ombrageux Émile crut voir percer un peu de malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!»
«C'en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est arrivé.
—Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain, j'aurai grand plaisir à causer avec vous.
—Comme ça se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais demain j'ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journée, n'y manquez pas. Bonsoir, monsieur Émile, nous causerons de bonne amitié. Ah! mais! c'est que moi aussi je vous aime bien!»
Plus de doutes pour Émile; la maîtresse femme de Châteaubrun avait ouvert les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s'étonner de le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore, Gilberte non plus; car, en lui annonçant une petite absence de son père, cette dernière n'avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord écarter Émile, et puis organiser le départ de Gilberte à l'improviste, afin de se ménager quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prévoyait de la part du jeune homme.