«Cette excellente amie ne comprend pourtant rien à ma résistance, et, comme mon père devait aller toucher à Argenton le terme de sa petite pension, elle a exigé tout à coup ce matin qu'il m'emmenât pour me présenter à quelques personnes de sa connaissance.
«Nous ne savons pas résister à Janille, et nous sommes partis; mais mon père, grâce au ciel, ne s'entend pas à trouver des maris, et je saurai si bien l'aider à n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but.
«Vous voyez bien, monsieur Émile, qu'il ne faut point faire la cour à une fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au célibat sans regret et sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitié ne chercherait jamais à troubler mon repos.
«Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne voyez en moi qu'une sœur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous? cela ferait bien de la peine à mon père et à moi!
—Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Émile; d'où vient que vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'écouter avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un enfant à qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut étouffer un amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte, et vous ne sentez rien du tout pour moi au fond de votre cœur. O mon Dieu, serait-il possible, et ces yeux qui m'évitent, cette main qui me repousse, est-ce là le dédain ou l'incrédulité?
—N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre? Il me semble que l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux: c'est pourquoi, en renonçant à me marier, j'ai dû renoncer à aimer.
—Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme; ne vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: «Je vous aime!» Ah! cruelle Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre: mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous êtes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même.
—O mon Dieu! Émile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable que moi d'un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus forts que la destinée, que la volonté de votre père, par exemple?
—Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si … nous nous aimons?»
Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne pourrions résumer certaines intermittences de peur et de découragement, où Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-à-dire désolée, montrait les obstacles et laisser percer une fierté sans emphase, mais assez sentie pour préférer l'éternelle solitude à l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil de la richesse.