Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyauté Émile cherchait à lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux auxquels Gilberte ne trouvait pas de réplique, ce sont ceux-là que nous ne pourrions transcrire, car ils étaient tout d'enthousiasme et de naïve pantomime.
Les amants ne sont pas éloquents à la manière des rhéteurs, et leur parole écrite n'a jamais rien signifié pour ceux auxquels elle ne s'adresse point.
Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-même.
Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources magiques, et bientôt Émile sut persuader à Gilberte ce qu'il croyait lui-même à ce moment-là: à savoir que rien n'était plus simple et plus facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus légitime et de plus nécessaire que de s'aimer de toutes ses forces.
La noble fille aimait trop pour s'arrêter à l'idée qu'Émile fût un présomptueux et un téméraire. Il disait qu'il vaincrait la résistance possible de son père, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des bruits vagues.
Émile garantissait l'adhésion de sa tendre mère, et ce point rassurait la conscience de la jeune fille. Elle partagea bientôt toutes les illusions d'Émile, et il fut convenu qu'il parlerait à son père avant de s'adresser à celui de Gilberte.
Une fille égoïste ou ambitieuse eût été plus prudente. Elle eût mis l'aveu de ses sentiments à des conditions plus rigides. Elle n'eût consenti à revoir son amant que le jour où il serait revenu accomplir toutes les formalités de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de toutes ces précautions.
Elle sentit dans son cœur quelque chose de l'infini, une foi et un respect pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se tourmenta plus que d'une chose: c'était d'être une cause de trouble et d'affliction pour la famille d'Émile, le jour où il parlerait.
Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de remporter; mais l'idée du combat la faisait souffrir, et elle eût voulu éloigner ce moment terrible.
«Écoutez, lui dit-elle avec une naïveté angélique, rien ne nous presse; nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la principale et la meilleure objection de votre père ne soit précisément celle-là; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous n'ayez pas encore assez pesé votre choix, assez examiné le caractère de votre fiancée. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps de réfléchir, soumettez-vous à toutes les épreuves. Quand même nous ne serions unis que dans quelques années, qu'importe, pourvu que nous puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?