L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eût pas été trop tard ou trop tôt pour qu'Émile renonçât à ses illusions, cette idée eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se dégoûtera infailliblement de l'être qui prend plaisir aux hommages de la sottise; il suffira peut-être même que l'objet de son culte les souffre avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'éloigne. Mais Cardonnet comptait sans la fierté de Gilberte.
Émile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée, par son imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Émile aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M. Cardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable témérité; car, à moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus de son père. Mais Émile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé.
Pourtant il revint à Gargilesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exigé qu'il ne brusquerait rien, et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposer peu à peu l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux. Ainsi Émile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui tracer. «Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la semaine suivante.» La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le jour, et, comme Émile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme et la profondeur.
Émile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le voir. Il s'attacha aux pas de son père, lui demanda même de l'occupation, et s'appliqua à la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris grand intérêt à la réussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impossible de pousser au travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à la tâche les hommes de cette catégorie. Ils manquaient de force, et la concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs voyaient, au mécontentement du maître, qu'ils ne seraient pas gardés longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent, et faisaient de l'économie sur leur nourriture, Quand Émile les voyait s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves employés à la construction des pyramides, il se sentait épris d'une telle pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire plutôt que de les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence.
Alors il essayait de persuader son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des chiffres, qu'il fallait renoncer à construire ou faire passer le travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères limites. Émile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.
«Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi à comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon courage.»
Durant cette semaine, Émile eut à lire, à comprendre, à étudier et à résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière d'éprouver Émile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y apporta. Une pareille étude ne pouvait causer de dégoût à un esprit occupé de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans l'avenir une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les déplorables conditions par lesquelles l'inégalité fait passer les hommes du présent pour l'exécution d'un travail quelconque, on peut s'éprendre pour l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute intelligence d'Émile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés, il n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait l'évidence.
Le dimanche vint. Il semblait à Émile qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Châteaubrun, où pour lui la nature était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun autre point de l'univers. Il commença pourtant par Boisguilbault: car il se souvint que Constant Galuchet devait déjeuner à Châteaubrun, et il espéra que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pêcher, quand il y arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant. Il le trouva encore attablé avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du cru auquel il n'était pas habitué, et se dandinant sur sa chaise tout en disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour, attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permît d'aller guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant.
Mais Janille n'avait point de distractions; elle rôdait comme un lézard dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour recevoir la moitié du salut qu'Émile adressait à Gilberte. Cependant Émile vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé.
«En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle de rivalité entre ma fille et moi. Comment, vous me faites espérer que, dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en voyage avec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années de moins! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma colère; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal reçu.