—Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Émile, en vous disant combien notre rencontre à Crozant avait été imprévue, et notre voyage à Saint-Germain improvisé subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chère demoiselle Janille, et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à dix lieues d'ici pour manquer à votre rendez vous.
—Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine qui a tout le tort: c'est une tête si légère! mais j'aurais cru que vous seriez plus raisonnable que lui.
—Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Émile sur le même ton, et la preuve c'est que, malgré mon désir de venir implorer ma grâce, j'ai passé ma semaine auprès de mon père, occupé à travailler pour lui complaire.
—Et vous avez fort bien fait, mon garçon; car enfin il est bon que les jeunes gens soient occupés.
—L'on sera content de moi à l'avenir, dit Émile en regardant Gilberte, et déjà mon père m'a pardonné le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je reconnaîtrai ses bontés en m'astreignant aux plus pénibles sacrifices, même à celui de vous voir un peu moins souvent désormais, mademoiselle Janille; grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais être probablement forcé de venir rarement. J'ai beaucoup de travail à faire, et le courage me manquerait si je vous savais fâchée contre moi.
—Allons, vous êtes un bon garçon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon avoir affaire à des gens d'honneur et d'esprit comme vous.»
Cette issue aux explications annoncées par Janille soulagea Émile d'une grande inquiétude. Sa situation était bien assez grave, sans que les alarmes et les questions de cette fidèle gouvernante vinssent la compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donné de venir plus rarement et de laisser couler le temps était donc le plus sage, et, si elle eût été une habile diplomate, elle n'eût peut-être pas mieux agi, cette fois. En effet, que de mariages disproportionnés à l'endroit de la fortune fussent devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses méfiances, n'en eût fait, pour l'homme épris d'elle, un enchaînement de souffrances et d'inquiétudes, au milieu duquel le courage et la prudence lui ont manqué pour vaincre les obstacles! Gilberte mêlait à sa candeur enfantine, une raison calme et un courage désintéressé. Elle ne regardait son union avec Émile comme possible que dans plusieurs années, et elle sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se présentait à son âme pleine de foi, comme un jour radieux à traverser: et en cela elle n'était pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non la prudence qui transporte les montagnes.
XXIII.
LA PIERRE AU DIABLE
Émile avait oublié jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans les murs du cher vieux château; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine, la sotte figure du commis de son père lui fit le même effet qu'une laide chenille produit tout à coup, sur celui qui s'approche sans méfiance pour saisir un fruit. Galuchet s'était préparé à rencontrer Émile de l'air aisé d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviée, et qui veut bien accueillir avec grâce les survenants. Pour un peu, il eût fait à Émile les honneurs du château. Mais le regard froid et moqueur du jeune homme, en répondant à ses saluts familièrement empressés, le déconcerta beaucoup; ce regard semblait lui dire: