«—Et à quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans portes ni fenêtres?

«Je fis alors observer à monsieur que le pavillon carré était encore fort sain, que les voûtes étaient bien conservées, l'intérieur des chambres parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en refaire la menuiserie et de le meubler simplement, dépense qu'on pouvait porter à cinq cents francs tout au plus. Là-dessus monsieur se récria:—Ne me donne pas de ces idées-là, Janille, dit-il: c'est vouloir me dégoûter de ma condition présente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni cinq, ni quatre mille francs, et pour les économiser il me faudrait encore dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes.

«—Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six mille francs et même six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous avez? Je gage que vous n'en savez rien?»

Ici, M. Antoine interrompit Janille. «Il est vrai, dit-il, que je n'en savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans l'éducation de ma fille à Paris, et vivant à Gargilesse, en ouvrier, il est vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait elle-même … Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse, elle me permettait de dépenser deux ou trois francs le dimanche avec mes amis … Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six mille francs d'économies! Comme c'est tout à fait impossible, je suis forcé d'expliquer ce miracle à M. Émile Cardonnet, à moins qu'il ne l'ait déjà deviné.

—Oui, monsieur le comte, je le devine, répondit Émile; mademoiselle Janille avait fait des économies à votre service, lorsque vous étiez riche, ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle …

—Non, Monsieur, répondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous devez bien penser que la pension de mademoiselle n'était pas des plus chères de Paris, quoique ce fût une bonne pension, je m'en flatte.

—Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mère Janille; mais tu n'empêcheras jamais mon père et moi de croire que Châteaubrun a été racheté de tes deniers, qu'il t'appartient en réalité, et que, bien que tu aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.

—Du tout, du tout. Mademoiselle, répondit la noble Janille, cette singulière petite femme qui aimait à se vanter à tout propos et à faire l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver à ses maîtres la dignité de leur position, dont elle était plus jalouse qu'eux-mêmes, niait énergiquement la plus belle action de sa vie,—du tout, vous dis-je, je n'y suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'à cinq, et si vous avez la même insouciance que lui? Oui-dà! vous connaissez bien le compte de vos recettes et de vos dépenses, tous les deux! Qu'on vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous dis que vous êtes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose, c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'économie dans vos affaires, pour que monsieur se soit trouvé un beau matin plus riche qu'il ne pensait.

«Là-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'achève notre histoire pour M. Émile. Nous rachetâmes le château. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent eux-mêmes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guère que six mois, j'allai à Paris chercher notre fille, heureuse et fière de l'amener dans le château de ses ancêtres, qu'elle se souvenait à peine d'avoir habité dans ses premières années, la pauvre enfant! Depuis ce temps-là, nous vivons fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose, je ne puis me défendre de le blâmer, car enfin quel homme a jamais été plus favorisé que lui?

—Mais je ne me plains jamais de rien, répondit M. Antoine, et ton reproche est injuste.